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Le ça, le Moi, le Surmoi,le Soi
Flux, pulsions et structure psychique

novembre 2005      -    © copyright Thierry TOURNEBISE

NB: Texte modifié le 15/12/2005 au paragraphe Le monde des objets (citation de Patrick Juignet sur le référent objectal) - le 17/02/2006 aux chapitres "ça", "moi "et "Soi" (das "Selbst"  en allemand) - le 11/03/2006 compléments de références trilingues sur le soi, le ça et le moi. Des praticiens disposant d'informations complémentaires sur le sujet sont invité à écrire à tournebise.thierry@wanadoo.fr , leurs informations seront les bien venues.

 

J’ai le plus souvent privilégié sur ce site la publication de documents permettant une approche concrète des réalités quotidiennes concernant la communication, l’aide et la psychothérapie. Cela m’a souvent valu de nombreux émails de lecteurs se reconnaissant dans ce qui était décrit.

J’ai également choisi de proposer quelques documents plus techniques, afin d’aborder certaines données théoriques avec des précisions complémentaires. C’est le cas de cette publication consacrée aux notions de Ça, de Moi, de Surmoi et de Soi. Ce sont des mots connus de tous, utilisés depuis longtemps…mais dont les nuances s’obscurcissent devant  de nombreuses explications contradictoires et surtout devant d’étonnantes inversions sémantiques. Outre une exploration des significations, ce document va permettre également de relier ces notions à l’approche maïeusthésique décrite dans l’ensemble de ce site. Naturellement ces éléments ne sont pas les seuls à considérer, comme cela a été abordé dans ma publication de mars 2005  « libido amour et autres flux » où l’on a pu également trouver le cognitivisme, le comportementalisme et le psychocorporel comme élément de synthèse maïeusthésique.

 

Sommaire

1- Regards sur la psyché

2- Le ça

3- Le moi

4- le Surmoi

5- Le Soi

6- Equilibre des deux flux (vie et survie)

7- Objectal et existentiel

Annexe 1 Les 4 éléments et leurs conséquences

Annexe 2 Evolution de l'individuation 

Bibliographie

Regards sur la psyché retour     

Théories et thérapies

Il est évident que le Ça, le Moi le Surmoi et le Soi ne sont pas les seuls éléments de la psychologie à considérer. Par exemple, les thérapies comportementales et cognitives ou psycho corporelles obtiennent des résultats en s’appuyant sur d’autres fondements.

Les éléments que représentent le Ça le Moi, le Surmoi et le Soi sont une façon de tourner son attention vers la psyché, en adoptant un certain point de vue. Il convient de bien avoir à l’esprit que ce n’est pas le seul possible. On peut considérer la psyché depuis plusieurs points d’observation distincts, comme on le ferait pour un objet qui peut s’observer depuis plusieurs endroits. Toutes les vues peuvent être justes, quoique différentes, et toutes contribuer à apporter un enseignement complémentaire.

Nous voyons aujourd’hui apparaître la psychothérapie Intégrative qui est une évolution majeure dans les soins psychiques puisqu’elle invite à une telle variété de perspectives.

Dans son ouvrage « Manuel de psychothérapie brève Intégrative », John Preston, Dr en psychologie,  insiste sur la question « Mais qu’est-ce que je dois faire maintenant ? ». Evoquant ses premières séances de thérapie il dit, parlant de lui et de ses clients « Si l’un d’eux m’avaient demandé d’écrire une dissertation ou de définir un concept psychologique, je m’en serai sorti brillamment. Mais mon assurance n’allait pas plus loin…  … j’ai connu des moments, durant les séances de thérapie, où je me demandais en mon for intérieur mais que dois-je faire maintenant ? » p3.

Toutes les théories ont leur importance, mais ne sont que de peu d’utilité dans la réalité d’une situation thérapeutique concrète. Le Dr Karl Jaspers, dans son ouvrage « Psychopathologie Générale » nous signalait aussi : 

« Les tendances que nous avons à attribuer une grande importance à des considérations théoriques, exercent l’action la plus néfaste sur les connaissances intuitives et empiriques que nous arrivons à acquérir au sujet de nombreuses variétés d’anomalies psychiques. On quitte le monde des connaissances, en faveur de vaines abstractions » p328.

C’est donc en ayant cela présent à l’esprit que nous aborderons les notions de Ça, de Moi, de Surmoi et de Soi.

Si, comme pour le Dr John Preston la question qui vous préoccupe est « que dois-je faire maintenant ? » vous trouverez plus de réponses sur ce site dans ma publication d’avril 2004 « communication thérapeutique » que dans le présent document. Cependant, celui-ci apporte un éclairage intéressant sur l’habitude que nous avons de ne pas savoir distinguer les choses et les êtres, sur la fâcheuse habitude culturelle que l’on a de confondre l’objectal (qui s’occupe des objets) de l’existentiel (qui s’occupe de la vie et des individus).

Sources psychanalytiques

Les notions de Ça de Moi, de Surmoi et de Soi viennent de la psychanalyse. Les approches de psychothérapie qui en découlent, se nomment psychothérapies psychodynamiques.

Les trois premiers de ces quatre éléments (Ça, Moi et Surmoi), proviennent de ce que Freud a nommé sa « deuxième topique ». Le mot « topique » signifie « lieux » (de topologie, topographie) et désigne des lieux psychiques distincts. La première topique de Freud, que nous n’aborderons pas ici,  est : conscient, inconscient, préconscient.

Freud  nous a légué sa deuxième topique distinguant le Ça, le Moi et le Surmoi comme étant trois lieux psychiques distincts (il ne parle pas vraiment du Soi).  Nous remarquerons bien sûr que « lieux psychiques » ne signifie en aucun cas « lieux anatomiques ». C’est une sorte « d’anatomie de la psyché » qui ne peut se calquer sur l’anatomie physiologique.

Pour tout un chacun, les trois mots Ça, Moi et Surmoi,  à eux seuls ne clarifient pas grand’ chose sur les phénomènes psychiques. Même si, la plupart du temps nous les avons tous rencontrés dans un livre, un article ou une discussion, leur sens reste généralement imprécis (comme nous allons le voir, même chez certains spécialistes).

Or ils ont une signification bien déterminée et permettent vraiment de mieux comprendre la nature des phénomènes psychiques. Pour cela, il importe de regarder au-delà du cadre initial de la psychanalyse afin de considérer aussi la notion de Soi  (Jung) et d’existentiel (Carl Rogers, Rolo May, Karl Jaspers, Ludwig Biswanger). L’existentiel est ce qui a trait à l’individu, c'est-à-dire à « l’être au monde », comme se plaisent à les nommer les psychologues ou médecins cités ci-dessus.  L’ensemble de ces notions nous permettra une certaine compréhension de phénomènes se déroulant dans la psyché.

Le ça retour

Précisions sémantiques

« Ça » se dit das Es en allemand. En réalité, ce mot allemand est intraduisible exactement en français. Gerorg Groddek, médecin proche des milieux psychanalytique a emprunté le mot « das Es » à Nietzsche, avant que celui-ci ne soit utilisé par Freud.

Il fut convenu de le traduire par le  mot « Ça » en français, et  par le mot « id » en anglais (venant du latin « id »). En latin, idiota   signifiait « ignorant, profane ».  A ne pas confondre avec l’étymologie grecque idios signifiant « privé, particulier », idioma « caractère propre », idiôtismos, « langage spécifique » et ayant donné l’homonyme anglais « id » qui signifie élément chromosomique portant les caractères héréditaires (Haraps Chambers 2003)

 Le titre du document de Freud : « Das Ich und das Es » (1923) a déjà été été traduit par « Le Moi et le Soi » Cela montre la confusion sémantique entre le « Ça » et le « Soi »  voir p26 dans l’ouvrage « Le Ça, le Moi et le Surmoi » TCHOU Pr Serge Lebovici p 26. Même les dictionnaires de traduction ne définissent pas clairement la différence entre le ça, le moi et le soi, que ce soit en anglais ou en allemand. Une confusion bien gênante que nous détaillerons plus loin,  pour tenter d'aborder plus précisément les différences entre ces éléments distincts de la psyché

Le Ça, une source

Il s’agit, comme son nom l’indique, de quelque chose d’indifférencié. Comme lorsque nous disons « Ça », pour nommer une chose dont nous ne connaissons pas la nature et pour laquelle nous n’avons pas de meilleurs mots qui nous viennent à l’esprit.

« Ça » désigne une source intérieure qui échappe à notre volonté et qui exerce une pression. Freud assimile le Moi à une entité physiologique « Le Moi est avant tout une entité corporelle » Le Ça le Moi et le Surmoi p101. Peut être en est il de même du Ça ? 

De son côté, Karl Jaspers parlant des phénomènes psychiques dit 

« La localisation des différents sens sur l’écorce cérébrale, des aphasies sur l’hémisphère gauche, signifie simplement qu’il faut que ces organes soient intacts pour qu’un phénomène psychique déterminé soit possible et rien d’autre. » (Psychopathologie générale p34). 

Quoique médecin proche de la psychologie existentielle (tenant compte de l’être, de l’individu), la rigueur de son approche ne lui fait donc prendre aucun parti, si ce n’est celui de n’affirmer que ce qu’on sait… et pas au-delà. Il est en même temps ouvert aux différentes possibilités, qui permettent les hypothèses de recherche, mais rigoureux quand aux affirmations. Affirmer que la source du Ça ou du Moi est corporelle, lui paraîtrait donc une affirmation abusive, si elle prétend exclure, à priori, toute autre éventualité sans expérimentations le démontrant.

Si Freud n’a pas énoncé clairement de quelle nature est la source du Ça (peut être n’est-ce pas trouvable ?), il a cependant pointé la nature de ce qui s’en écoule : c’est la libido. Le Ça est la source de la libido. Mais la réponse est à peine plus claire si on ne clarifie pas la notion de libido !

La libido, un flux

Voici encore un mot très usité dont la signification précise est rarement clairement connue. La libido c’est l’énergie psychique. Freud y a vu essentiellement l’énergie sexuelle. Mais on néglige souvent de préciser que Freud a fait une différence précise entre la sexualité et la génitalité et cela a conduit à de nombreux contresens. La sexualité, selon lui, est l’expression de l’énergie libidinale. La génitalité, selon lui, c’est l’expression de cette énergie dans le cadre de ce que tout un chacun appelle habituellement « sexualité ». La libido ne désigne donc pas à proprement parler la sexualité, mais une énergie psychique, entre autre à l’origine de la sexualité.

D’autres psychanalystes comme Jung ont tenté de recentrer cette nuance, mais Freud et Jung n’ont su s’entendre clairement sur ce point… jusqu’à y sacrifier leur amitié. Sans doute un « petit » dérapage dogmatique !

Il semble raisonnable donc de comprendre que la libido est un flux d’énergie dont le Ça est la source. Par contre nous n’avons pas d’information sur ce qui alimente la source (d’où l’appellation « Ça ») !

Cette énergie psychique (libido) tendra à s’écouler, comme un fluide suivant la pente qu’il trouve devant lui. Le comportement des êtres humains sera influencé par cet écoulement selon qu’il sera libre, contrarié, refoulé, canalisé, empêché…etc.

Le moi retour

Précisions sémantiques

Nous trouverons : das Ich en allemand, ego en anglais, moi en français. Le mot « ego » est aussi utilisé comme synonyme du Moi en français. Mais l'anglais (et par extension le français), utilise quelque fois le mot "self "pour désigner le moi... tout en l'utilisant aussi pour désigner le soi

Le Dr D.W. Winnicott, membre de la société britannique de psychanalyse dans les années 30,  a tenté de lever l'ambiguïté en parlant de "faux self" et de "vrai self". Le faux self étant « le paraître », il  fait penser au moi. Le vrai self désignant « l'être » évoque, lui, plutôt  le soi. Selon Winnicott, le vrai self se différencie du moi en représentant plus que le moi.

En français on traduit donc parfois Self par « Soi », mais ce n'est pas forcément exact. Nous trouvons là des imprécisions sémantiques gênantes

Pour positionner le rôle du Moi, Freud nous propose : « Le Moi traduit en action la volonté du Ça » (Le Ça le Moi et le Surmoi p101). « Si toute la force motrice qui fait se mouvoir le vaisseau est fournie par le Ça, le Moi est en quelque sorte celui qui assume la manœuvre du gouvernail, sans laquelle aucun but ne peut être atteint » p136. « Le Moi tend vers le plaisir et cherche à éviter le déplaisir » p139.  Pour Freud, le Ça est donc la source d’énergie et le Moi est le gouvernail.

De son côté, Georg GRODDEK répète que « …ce que nous appelons Moi se comporte dans la vie d’une façon toute passive  et que nous sommes, pour se servir de son expression, vécus par des forces inconnues échappant à notre maîtrise ».  (Le Ça le Moi et le Surmoi p99).  

D’une part ce que propose Groddek est contradictoire avec l’idée de gouvernail énoncée par Freud, d’autre part, nous remarquons qu’il ne s’agit  pas vraiment ici du Moi de Freud, mais d’un Soi affaibli. Le Moi n’est donc pas l’individu proprement dit et son propos semble très clair : le Moi est un instrument de l’individu et ce dernier s’y trouve soumis. Mais cet instrument amène une intelligence que le Ça n’avait pas

Ces quelques citations nous montrent à quel point la confusion est présente, mais avec de fortes intuitions qui peinent à trouver leur expression sémantique

Pour Patrick JUIGNET, psychanalyste chargé de cours de psychopathologie à l’université de Nice, « Le Moi a une fonction de régulation et de contrôle (on retrouve donc l’idée de gouvernail). Son rôle principal est de gérer des exigences diverses et contradictoires comme l’opposition entre pulsions et réalités… »P46 de son ouvrage « Manuel de psychopathologie psychanalytique » Presses universitaires de Grenoble

Un préalable narcissique

Le narcissisme, lui, définit une sorte de rapport de l’individu avec le Moi, ou un état de son Moi.

L’écoulement libidinal, venant du Ça, va commencer par s’écouler vers le sujet lui-même. Dans le début de l’existence, on pourrait dire, que ce flux commence à se répandre proche de sa source. C’est ce qu’on appelle la phase narcissique, dans laquelle l’individu est son propre objet de satisfaction et n’a encore que peu conscience du monde extérieur. Il dirige ainsi vers lui-même son flux libidinal.

Cette phase, naturelle au début de la vie, peut devenir pathologique : Si un adulte, se coupant du monde extérieur, revient vers lui-même de façon exclusive nous pouvons aboutir à ce qu’on appelle des états psychotiques dans lesquels nous parlerons de libido narcissique. Dans ce cas, la coupure d’avec le monde extérieur interdit les contacts réels et les psychothérapies en sont rendues plus difficiles (en particulier les approches psychanalytiques basées sur le transfert, où il est nécessaire de reconnaître un objet extérieur à soi). Jean Pierre Chartier, Dr en, psychologie et psychanalyste, nous montre par contre que les psychotiques peuvent tout de même être aidés, dans son excellent ouvrage « Guérir après Freud »

A ce stade, il n’y a pas encore vraiment de Moi. Il n’y a que de l’autosatisfaction pour venir compenser les manques d’être ressenti par l’individu, pour venir compenser les sensations de vide auxquelles il est confronté. L’être venant au monde a bénéficié d’une présence continue de sa mère dans le prénatal… et fait rapidement l’expérience de l’alternance de la présence et de l’absence, de la faim et de la satiété, de la chaleur et du froid…etc.

Ces manques d’être, ces vides et ces insécurités sont nécessairement compensés pour permettre une sorte de survie en attendant mieux. A ce stade l’autosatisfaction narcissique est un moyen majeur. Nous ne parlerons cependant pas encore de Moi ou d’ego. Celui-ci n’apparaît que quand la compensation s’opère en dirigeant son flux libidinal vers l’extérieur.

Incompréhension sur la narcissisation

Il est coutume de dire que l’équilibre de l’individu dépend de la qualité de son processus de narcissisation. De sorte qu’un être en difficulté d’affirmation de Soi sera vite identifié comme un individu ayant besoin de se renarcissiser.

Avant d’aller plus loin il me semble utile de rappeler sommairement le mythe de Narcisse : Narcisse est un homme très beau qui séduit involontairement toutes les femmes. Mais il se trouve qu’il est indifférent à celles-ci. L’une d’elle, la nymphe Echo,  meurt même de chagrin à cause de cette indifférence de Narcisse à son égard. Leurs sœurs demandent à Némésis (déesse dont c’était le rôle) de venger la défunte. Némésis va alors faire subir à Narcisse ce qu’il a infligé à Echo : désirer quelque chose d’inaccessible. Un jour où il va s’abreuver dans une fontaine, il voir son reflet dans l’eau. La beauté de cette image le laisse stupéfait (narcisse a donné narkê, puis narcose). Il désire passionnément cette image inaccessible, croyant que c’était un autre. Il en reste stupéfait sans manger et sans boire devant cette fontaine et en meurt. Il poussera devant celle-ci les fleurs portant son nom.

Nous ne savons généralement pas cette nuance du mythe : comme si c’était un autre. Narcisse confond sa propre image avec l’existence d’un autre. Ce n’est donc pas lui qu’il aime, mais cet autre imaginaire. Croyant voir un autre, il ne voit qu’un reflet de lui-même.

Cela définit bien que nous ne rencontrons jamais autrui quand nous projetons sur lui nos propres représentations (voir publication « les pièges de l’empathie » et surtout l’ouvrage « L’écoute thérapeutique » ESF p 45) Le mythe de narcisse reflète plus notre problématique du rapport à autrui que du rapport à soi : notre cécité à autrui nous fait prendre nos propres représentations pour l’autre lui-même… et de ce fait nous rend incapable de le rencontrer vraiment.

Cette tendance à vouloir améliorer le sort des individus en leur permettant de développer une meilleure image de soi est ambiguë. Comme nous le verrons plus loin, le Moi ne semble pas être ce qu’on est mais ce qu’on paraît. Améliorer ce qu’on paraît ne peut directement développer ce qu’on est.

Patrick JUIGNET (cité plus haut) décide bien de différencier le Moi et le Soi, l’être et l’image de l’être. Pourtant il nous décrit le Soi, plus comme source d’illusion que comme un fondement existentiel : « Cette instance (le Soi) est centré sur l’imago (image) de soi-même »…p46  « le Soi est source d’illusion et de méconnaissance par rapport à soi-même, car il donne une vision unitaire, fondée sur l’image de l’autre, valorisée ou dévalorisée de façon tout à fait irréaliste » p47

Je suis désolé si ces quelques lignes amènent un peu de complexité au propos. Il semble que justement ces notions ne soient jamais vraiment clairement énoncées et même parfois abordées de façon contradictoires. C’est la raison pour laquelle ces mots circulent dans le langage commun généralement sans clarifier de quoi il s’agit.

Nous retiendrons plus simplement que la narcissisation est la faculté de développer une image de soi qui, bien qu’étant illusoire, remplace le fait d’être vraiment soi-même. La narcissisation ne définit pas une affirmation de Soi, mais un manque de Soi compensé par une image à laquelle on croit. Si nous lui accordons trop d’importance celle-ci peut même nous couper du monde, dans lequel, comme Narcisse, nous mourrons, non pas de soif en face de la fontaine, mais de solitude tout en étant entouré de plein de gens.

Si le processus de narcissisation est une heureuse compensation au manque de Soi permettant de "tenir le coup" en attendant une meilleure maturation, il ne peut signifier un aboutissement. Croire que la narcissisation est une finalité c’est amener l’individu à se perdre dans ce qui n’est pas lui. C’est ce que nous faisons maladroitement quand nous complimentons quelqu’un qui se déprécie, dans l’espoir de lui remonter le moral.

Exemple : Dans une maison de retraite, une vielle dame réalise le coloriage qu’on lui a demandé de faire. Comme elle ne semble pas satisfaite du résultat, pour l’encourager, une animatrice lui dit qu’il est très beau. Comme cette vielle dame grimace pour montrer son désaccord, l’animatrice l’encourage encore « vous avez mis vraiment de très belles couleurs ». M’approchant d’elle, je demande à la dame « ça n’a pas l’air de vous plaire ? ». Elle me répond « Non, j’étais institutrice. Les enfants faisaient mieux que moi. Regardez, j’en fous partout ». Je valide alors simplement « Dans ce cas, je comprends que vous ne l’aimiez pas ».

La première formule, quoi qu’essayant d’être bienveillante, casse le Soi déçu de la résidente. Le Moi de l’animatrice est ici contre le Soi et la conscience de la dame. La deuxième formule lui donne au contraire existence et dignité. Le Soi de l’un est alors ouvert au Soi de l’autre. En fait, il ne s’agit pas de renarcissiser, mais de permettre d’exister. Pour cela, rien ne vaut de ramener quelqu’un à la raison qui, en lui, fonde son ressenti. Faute de cela, la narcissisation peut tenir lieu de béquille, et être l’étayage d’une structure psychique fragile… mais souvent en l’abîmant un peu, hélas… parfois en la détruisant !

La naissance du Moi

Suite à un préalable narcissique, où le flux libidinal s’écoule vers soi-même, celui-ci va se diriger vers l’extérieur. Il est courant de dire en psychologie et en psychanalyse qu’il se tourne vers des objets extérieurs plutôt que vers soi-même. Par là même, nous remarquerons bien qu’il se tourne vers des « objets » et non vers des « sujets » (c’est à dire vers des choses et non vers des êtres)

Le Moi va donc être cette partie psychique de l’individu qui va tenter d’investir le monde extérieur avec son flux libidinal. Ce flux va s’éloigner de la source (c'est-à-dire du Ça) pour suivre les « pentes » qui le conduisent vers ce qui l’environne.

Ce flux libidinal, à tort identifié à une sorte de « flux d’amour », n’est autre qu’une tentative de « profiter de l’autre », on pourrait même dire « de s’en nourrir ». S’il en résulte que l’individu semble ici aimer ceux qui l’entourent, il ne fait que les aimer comme on aime un aliment. Cela peut paraître réducteur et cannibalique, mais nous verrons plus loin que cette nuance est incontournable si on veut différencier le Moi, le Soi, l’amour, la libido, la quête des objets et la rencontre des êtres, l’affectivité (qui étouffe l’autre) et la chaleur humaine (qui réchauffe l’autre)

Compte tenu de sa vulnérabilité, de ses insuffisances et de ses vides ressentis intérieurement, un individu va tenter de « remplir » ses lacunes grâce à ces « autres » qu’il trouve autour de lui et dont il se sert pour « faire le plein ». Mais ce n’est, en fait, qu’un faux plein. Il ne s’agit là que d’une compensation de ses vides qui, en réalité, ne se remplissent pas. Il en résulte une attitude égoïste (dans le sens habituel du terme) et profiteuse, où le projet est juste un avantage personnel.

L’intelligence est certainement associée au Moi. Nous prendrons soin de la différencier de la conscience qui serait plutôt associée au Soi. « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme » est une citation bien connue de Rabelais qui, même s’il ne parlait pas du Soi et du Moi avait pressentit une importante nuance. L’intellectuel « pur et dur » est donc plus sur le mode « Moi » que sur le mode « Soi »

Quand le Moi est fort, il est source de pouvoir, d’investissement énergétique (libidinal). Le Moi, c’est la malignité, l’astuce, c’est le mental dans sa version calculatrice et astucieuse. Notons que le mot « mental » vient du latin men (idée de penser). Mentis désignant l’esprit pensant, avec le verbe mentiri  qui a donné mentir. Pour les romains, mentir signifiait qu’on avait de l’esprit.

Nous comprendrons donc que l’assertivité définissant l’affirmation de soi dans le respect d’autrui est basée sur le Soi1, alors que convaincre est basé sur le Moi2 et que la confusion et l’immaturité du Soi engendre les violences des rapports humains3

1 -voir sur ce site la publication de septembre 2001 « assertivité »
2 -voir sur ce site la publication de juin 2002 « Le danger de convaincre »
3 -voir sur ce site la publication de Juin 2003 « Apaiser violences et conflits »

Profit et manque de discernement

Ce qui caractérise le Moi est donc une attitude de profit, dont la puissance intellectuelle (quand elle existe) devient un danger pour l’environnement. Le Moi fonctionne essentiellement sur la notion d’intérêt et est incapable d’attention envers autrui. Nous noterons que l’intérêt concerne les choses et l’attention concerne les êtres.

Ce flux d’intérêt se fait avec une certaine intelligence (plus ou moins affinée en fonction des capacités intellectuelles de chacun) permettant de tirer meilleur profit possible. Cependant il s’y trouve une inconscience de l’autre en tant qu’individu. Une sorte de cécité existentielle rendant les êtres inaperçus à son regard. 

Comme le disait Saint-Exupéry dans « Le petit prince » l’essentiel est invisible : « on ne voit bien qu’avec le cœur, l’essentiel est invisible pour les yeux » p72 « qu’il s’agisse de la maison des étoile ou du désert, ce qui fait leur beauté est invisible » p78 (folio junior GALLIMARD 1987)

Si le Moi discerne les moyens de profiter, il n’a pas d’yeux pour discerner les êtres et les choses. L’écologie du monde et des rapports humains lui échappent donc tout à fait et lui confèrent une tendance à la prédation, plus qu’à la réelle rencontre d’autrui. IL va devoir être régulé, pour donner aux rapports humains un semblant d'humanité

« Quand au Moi, Freud lui assigne… le difficile devoir de servir trois maîtres à la fois : le Ça, le Surmoi et le monde extérieur » (Le Ça le Moi le Surmoi p107) 

Le Surmoi sera donc l’élément complémentaire par lequel le Moi assurera sa régulation.

Le Surmoi retour

Précisions sémantiques

En allemand Über-Ich :  ce qui est au-dessus du Moi. La construction est ici la même qu’en français.

En anglais superego : ce qui est plus que le Moi. Ici il s’agit d’un élément comme le Moi, mais plus fort que lui  

ces mots, eux, ne comportent pas d'ambiguïté linguistique

Idéal du Moi (fondement du Surmoi)

Face à son environnement, l’individu ayant développé son Moi (ego), voit des attitudes et des comportements chez autrui qu’il prendra plus ou moins comme modèles d’efficacité et de performances.

D’autre part, son expérience personnelle l’amènera à choisir des modèles de comportement plus efficaces que d’autres, en fonction des punitions ou récompenses qu’ils ont suscités de la part d’autrui envers lui.

Il en résulte un idéal à atteindre pour optimiser la performance de l’écoulement d’énergie, de l’écoulement du flux libidinal vers l’extérieur. A défaut d’avoir développé une conscience d’autrui suffisante, même si c’est encore à des fins personnelles, il va néanmoins se mettre à tenir compte des autres.

Une prothèse de conscience

Le Moi va de ce fait devoir satisfaire les pulsions du Ça, tout en tenant compte du monde extérieur, ainsi que des règles exigées par le Surmoi (les 3 maîtres énoncés par Freud)

En ce sens, le Surmoi va tenir lieu de prothèse remplaçant la conscience manquante. Nous parlerons d’un outil d’étayage venant compenser un manque de Soi et de lucidité existentielle.

Le Moi avait pour tâche d’orienter le flux libidinale (gouvernail) dans le projet d’un profit maximum. Le Surmoi aura pour tâche d’éviter les débordements impulsifs du Ça, mais aussi de ménager son environnement (évitement des récifs réels ou supposés de l’égoïsme). Les motivations restent basées sur les notions de plaisir/déplaisir, mais en tenant compte des autres. Pourtant il ne s’agit là que d’un faux Soi, d’une fausse conscience qui se contente de refouler ce qui n’est pas en accord avec le modèle.

Une correction régulatrice aveugle

Cette correction du Moi suit la logique d’un modèle qui a été adopté pour compenser « les yeux qui ne voient pas ». N’ayant pas encore eu l’opportunité de développer une sensibilité suffisante à autrui et à soi-même, un individu va s’appuyer sur des modèles « tous faits » pour assurer une vie acceptable.

Les multiples corrections de comportement, qui en résulteront, seront donc aveugles car elles ne correspondront pas à la réalité des situations présentes, mais seulement à la situation antérieure prise comme modèle.

L’individu se trouvera ainsi en train de refouler, cacher, retenir, forcer, exagérer des attitudes qui ne seraient pas les siennes en l’absence de Surmoi. En même temps que cela provoque des actes « tous faits » ou des inhibitions, cela permet tout de même d’ajuster une vie sociale moins anarchique. Le Surmoi fait de l’homo sapiens sapiens le précurseur d’un homo sociabilis… mais il est encore loin d'une réelle reconnaissance d'autrui et encore moins de soi. Bien souvent le faux respect d’autrui qui en résulte est accompagné d’un déni de Soi dont les multiples refoulements amènent les douleurs psychologiques.

Débridage dangereux

Il pourrait être tentant, à ce stade de retourner vers un Moi libre où le refoulement n’existe plus. Pourtant, il convient surtout d’aller vers le développement du Soi plutôt que vers la suppression du Surmoi.

Certains praticiens en psychothérapie confondent parfois le fait de se libérer des inhibitions du Surmoi avec le fait de développer le Soi. Or il semble que ce soit un leurre de chercher à développer un plus « d’être » en revenant vers un Moi débridé. Il convient de ne pas confondre l’individuation avec l’individualisme

Pour comprendre cela clairement, il est nécessaire de différencier avec précision le Soi et de ne plus le confondre avec le Moi ou avec le Ça.