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Aux futures mères, aux futurs parents
Aux professionnels d’obstétrique, de maternité, de néonat
Une pensée à tous les parents qu’on a maladroitement culpabilisés
et à tous ceux qui n’ont pas trouvé l’accompagnement dont ils auraient eu
besoin
|
Vous pouvez lire également le poème :
"Instant maternel"
De mars à décembre
L'an passé, pour Noël 2000, je vous avais proposé un article sur le fait d'éclairer
autrui sans produire d'ombre... c'est à dire en respectant sa pensée
et son existence.
A la demande de soignants et de sages femmes, je vous proposerai
cette année pour Noël
2001 un article sur la conception, la
grossesse, la naissance et
l'accompagnement dans ce même
esprit de respect d'autrui. Noël
m'a semblé une excellente occasion pour ce thème car les enfants y sont à
l'honneur.
Nous devons tout naturellement ce plaisir de voir nos enfants au fait qu’un
jour ils naquirent… c’est à dire aussi au fait qu’un jour
nous les avons
conçus.
Pour un enfant qui naît en décembre, neuf mois plus tôt, en mars,
c’était
le premier temps (printemps) de la maternité,
le premier pas nous
conduisant vers l’heureux événement.
Pour qu’un être humain vienne au monde, il y a d’abord eu une
femme (sa mère) et un homme
(son père). Pour envisager sa
naissance, nous devons d’abord envisager sa conception … c’est à dire ce
moment sexuel par lequel commence sa vie.
Pour aborder la venue de l’enfant, je commencerai donc ainsi tout
simplement par le commencement. Je poursuivrai ensuite par
sa rencontre avec sa mère, rencontre intime, de l’intérieur, d’où il percevra aussi son père
et l’entourage familial.
Puis je continuerai avec sa naissance, avec l’accouchement
(et sa
préparation) et enfin avec ce lien privilégié au cours des premiers
mois,
dans lesquels l’allaitement jouera un rôle majeur. Il sera sans cesse
question, depuis la conception jusqu’après la naissance de la communication
intime de l’enfant avec ceux qui l’entourent et en particulier avec sa
mère.
Sommaire
et accès aux chapitres
1
Conception
Précieux et pourtant mal considéré
Nous
n’avons pas vraiment l’habitude de considérer le
sexe comme précieux. L’évolution de la société nous le fait
considérer avec plus de simplicité et d’aisance qu’autrefois. Pourtant, le
sexe reste tout de même une zone du corps considérée avec gène (et
pas seulement avec pudeur).
Notre cher Freud a contribué à une
certaine libération sur ce point. Pourtant il n’en a
pas fait l’éloge non plus. Tout ce qui concerne le sexe et les
pulsions qui s’y rattachent, même à travers lui, reste hélas
un peu ambiguës!
Or, que nous le voulions ou non, ce lieu de notre
corps est le lieu d’où vient la vie… Sans le sexe, nous ne
serions pas là. Cette partie du corps est donc infiniment précieuse puisque nous
lui devons tous notre existence. Nous lui devons même l’existence
de l’humanité toute entière !
La venue d’un enfant est, le plus souvent,
vécu comme un heureux événement. Par
contre le sexe, lui, a souvent été stigmatisé comme
associé au mal (qu’il s’agisse des vieux démons d'autrefois ou
de l’inconscient moderne).
Il devient alors contradictoire de considérer que l’heureux événement
vient de quelque chose de malsain. Venir au monde, en
devant sa vie à ce qui est mauvais, est pour le moins un départ difficile!
Si le plaisir associé secrètement à la sexualité
fait tourner le monde et enflamme tant de passions, c’est sans doute que ce
plaisir est à la mesure de l’importance de cette partie de notre corps.
Naturellement, je n’oublie pas les nombreuses déviances
sexuelles où l’irrespect d’autrui est plus que condamnable. Mais
ces déviances sont aussi à la mesure de l’irrespect
que l’humain a eu pour le sexe… dont pourtant il vient. Considérer
une chose comme mauvaise, finit hélas par la rendre mauvaise.
Revalorisation pudique
Les plantes, au sujet de leur sexe, ont bénéficié de plus de considération
que l’humain! Chez la plante, la partie sexuelle,
c’est la fleur ! Or, comme chacun le sait, les fleurs sont un
symbole social de grande valeur. Nous aimons en offrir et en recevoir. Nous
en ornons nos jardins… et un splendide bouquet trônant au milieu de la table
ravit les hôtes et les convives. Chaque commune de notre pays
s’enorgueillit même d’en avoir le plus possible dans ses rues et ses
espaces verts !
Il est amusant que nous ayons tant de considération pour le sexe de la
plante… et si peu pour le nôtre.
Naturellement, il est hors de question d’envisager d’exhiber le sexe de
l’humain comme celui des plantes. La pudeur est
certainement une qualité… mais faisons
bien la différence entre les comportements dictés par de la pudeur et ceux
dictés par de la honte.
Si la pudeur sexuelle vient du fait que cette partie
de soi est infiniment précieuse… Alors elle est justifiée, car Il
est naturel que ce qui est précieux reste intime.
Si, par contre elle vient du fait que cette partie
du corps est considérée comme honteuse, c’est très dommageable…
car avoir honte de là d’où l’on vient, ne peut conduire qu’à un
fondement instable et même parfois à ces déviances tant redoutées.
Nous distinguerons donc avec soin la différence
entre honteux (car
mauvais) et intime (car
précieux) Les deux conduisent à la pudeur… mais ne donnent pas
les mêmes résultats comportementaux.
Le couple parental
L’amour, le désir et la pulsion
L’homme
et la femme,
qui sont attirés l’un par l’autre,
ressentent au moins trois sentiments :
l’amour, le désir, la pulsion.
L’amour
est une ouverture d’esprit inconditionnelle à
autrui, dont on reconnaît la valeur inestimable. Cet amour ne dépend
pas du caractère, ni du physique, mais d’un profond sentiment d’ouverture
à l’autre. Cet amour ne demande rien, n’attend
rien, mais il peut recevoir autant que donner. C’est lui qui dégage
la chaleur humaine et la sécurité.
L’amour donne à l’enfant sa réalité individuelle.
Le
désir, c’est
quand on reconnaît en l’autre le corps que l’on
"attend". C'est une sorte de magie corporelle où l’autre
est reconnu comme l’individu singulier dont on souhaite qu’il soit parent de
notre enfant. C’est une reconnaissance identitaire et physique de l’autre.
C’est ce désir qui pousse à l’envie d’enfant. Le mot "désir"
vient de desiderare… c’est
à dire, "manque d’étoile" (sidéral).
Avec le désir, l’autre est reconnu comme l’étoile
manquante pour constituer notre univers intérieur.
Le désir donne, à l’enfant qui en résulte, sa réalité charnelle
La
pulsion, elle, est très différente. C’est l’expression
d’un besoin personnel qui ne tient pas compte de
l’autre, mais qui se sert de l’autre.
L’autre y est reconnu comme un moyen d’assouvir sa pulsion. Cela
n’a rien de généreux, mais l’autre y trouve son compte en ce
sens que cela lui donne un certain pouvoir et une
satisfaction de séduction. Cela le (ou la) confirme dons son caractère
attractif en tant qu’homme ou en tant que femme. Cela le (ou la) confirme
dans sa virilité ou sa féminité. D’autre part, cette pulsion a
engendré l’humanité en étant source de la transmission de vie ne
s’encombrant pas de la volonté de chacun.
La pulsion donne, à l’enfant qui en résulte,
l’énergie de l’espèce humaine.
La pulsion est un besoin personnel dans lequel on utilise l’autre. Elle ne
s’exprimera pas que dans l’aspect sexuel où on l’imagine habituellement.
Elle pourra aussi s’exprimer dans la quête irrépressible d’avoir un enfant
où l’autre devient alors une sorte d’objet géniteur, de la même façon
que cet autre peut n’être qu’un objet sexuel dans la sexualité.
Naturellement, s’il n’y a que la pulsion… la
situation manque de chaleur humaine, et l’enfant s’en trouvera hélas
dévalorisé.
Mais sans pulsion, il y a manque d’élan.
Or il est préférable que l’enfant ne soit pas construit qu’avec
l’amour et le désir. Il est bon que s’y ajoute le côté pulsionnel.
Remarquons que ce sera une difficulté majeure chez les couples ayant du mal à
avoir un enfant. Le côté "technique" prenant petit à petit le pas
sur le côté pulsionnel… le charme se dissout et défavorise la fécondité
tant attendue.
Un équilibre d’amour vers l’enfant
Il est souhaitable que les trois composantes (amour, désir , pulsion) soient
présentes dans un couple. Si ce n’est pas le cas, l’amour sans désir ni
pulsion, la pulsion sans amour ni désir, le désir sans amour ni pulsion ne
donnent que des couples qui s’éteignent ou se déchirent.
Le couple et sa sexualité ne s’épanouiront vraiment
que si les trois sont présents dans une mesure suffisante. L’enfant issu
d’un tel couple a de la chance…
Le
plus souvent, chacun de ces trois aspects n’est jamais,
ni tout à fait présent, ni tout à fait absent. Les
équilibres sont différents, plus ou moins stables… mais chacun
s’en sort à peu près en se sécurisant dans ses propres compensations.
Les inconforts ou les tensions, qui en résultent,
s’apaisent avec la communication (quand il y en a)… chacun le vit
au mieux et assure ainsi sa maturation le conduisant de plus en plus vers
l’autre.
En effet, ces trois composantes peuvent se développer.
Pour mieux comprendre l’histoire du couple, ce qui fait sa grandeur et ses
difficultés, vous pouvez lire l’article
de février 2001 sur La Passion
Quoi qu’il en soit, ce couple en vient à
concevoir l’enfant. Quand les trois composantes de l’amour, du désir
et de la pulsion sont là, l’enfant est particulièrement aimé et attendu.
Dans le cas contraire, il arrive qu’il survienne sans être souhaité…
d’où peut-être alors l’expression "tomber enceinte"… La
grossesse en sera moins épanouie, la
chaleur du nid qui accueille l’enfant en dépend.
Ne tombons surtout pas dans le travers d’en faire le reproche aux parents.
Rappelons nous toujours que chacun fait pour le mieux et que s’il
y a souffrance, il y a plus besoin d’aide que de reproches et de
culpabilisation.
La psychologie
doit essayer d’en finir avec cette propension à culpabiliser les parents
des difficultés de leurs enfants. Si la qualité du nid matriciel et
psychologique dépend des parents, s’il est important de comprendre ce qui
fait cette qualité, il serait néanmoins déplacé de se servir de ces
connaissances pour reprocher quoi que ce soit à qui que ce soi. Ces
connaissances ne doivent servir qu’à aider, jamais à briser.
Nous ne répèterons donc jamais assez qu' une mère
qui ne peut assurer le nid psychologique de son enfant a certainement plus
besoin d’aide que de reproches. Ceci est aussi important pour elle
que pour son enfant
qui, plus tard pour retrouver son intégrité, aura
plus besoin de la comprendre que de la mépriser !
2
Le nid
Quand tout se passe bien, le nid matriciel est un lieu où l’on bénéficie
d’un moment d’exception. En tout cas, sur le plan physiologique, rien ne
manque. Cette douceur baigne l’enfant d’une délicieuse
continuité. C’est d’ailleurs une des choses qui marquera le
plus sa naissance : passer du continu au discontinu, passer du permanent
à l’alternance (faim-satiété, chaud-froid, présence-absence…).
Le nid physiologique
Le nid physiologique est le minimum incontournable.
Sauf en cas de grossesses à problèmes graves ou en cas d’accouchement prématuré,
le nid physiologique est là… que la mère le veuille ou non.
Ce n’est pas une affaire de volonté personnelle,
mais plutôt une expression de la volonté de la nature.
Naturellement, la qualité de ce nid peut malgré
tout être affectée par l’hygiène de vie de la mère. Alcool,
tabac, drogues, médicaments, mauvaise nutrition etc… affecteront
ce nid qui assurera ainsi plus ou moins bien sa
fonction protectrice et nourricière. Dans la plupart des cas
l’enfant n’en sera que fragilisé… mais dans les cas d’excès, sa santé
et même sa vie pourront être en danger.
Prendre soin de l’enfant, pour la mère, c’est
d’abord prendre soin d’elle-même par sa nourriture, son
activité physique, par l’évitement de toxiques de toute sorte, par son
repos… etc. Il est toujours dommageable pour l’enfant que la mère qui le
porte continue de fumer ou de boire. Naturellement il n’est pas bon non plus
de culpabiliser une telle mère… mais il n’en demeure pas moins que cela
est néfaste pour l’enfant qu’elle porte.
Le nid psychologique
Le nid psychologique, lui, n’est pas toujours là. Sa qualité est plus
fragile. Ce n’est plus un minimum incontournable. Une
grossesse peut même arriver à terme sans qu’il ait existé.
Cela jouera certainement sur la psychologie de l’enfant, mais n’empêche
pas la formation de son corps ni sa naissance. Encore que certaines situations
extrêmes peuvent avoir des conséquences psychosomatiques… mais c’est une
chose difficile à démontrer avec rigueur.
La façon dont l’enfant est considéré jouera un rôle
sur la façon dont il viendra à la vie. Par exemple : les
parents peuvent attendre un garçon alors
que c’est une fille ; Ils peuvent avoir peur d’être de mauvais
parents ; Il peuvent souhaiter un enfant pour remplacer celui qu’ils
ont perdu ; Ils peuvent souhaiter un enfant pour prouver aux autres
qu’ils en sont capables. Pour diverses raisons, une mère peut aussi ne
donner aucune attention à l’enfant qu’elle porte…
Toutes ces situations sont certainement dommageables pour l’enfant, mais les
parents n’en sont pas reprochables. D’abord les situations sont
rarement caricaturales (il y a beaucoup de nuances), ensuite ils
ont une raison intime à leur attitude. Par exemple, une mère qui
a vécu plusieurs fausses couches avant sa grossesse, a des raisons d’hésiter
à s’attacher… à ce qu’elle risque de perdre. Elle ne s’ouvrira
vraiment à son enfant que vers le sixième mois, moment à partir duquel le
risque diminue.
Une telle mère a besoin d’aide, d’écoute, de délicatesse et de compréhension…
elle n'a surtout pas besoin de reproches !
J’ai déjà eu en thérapie des personnes vivant aujourd’hui un vide,
une sensation de désert, correspondant en fait à cette étape de sa vie…
Ce sentiment fut apaisé en donnant de l’attention et du soin à l’enfant
qu’elles étaient dans le ventre de leur mère, à une époque où leur mère
ne pouvait encore le faire. Le processus de cette rencontre avec eux-mêmes
est décrit dans le dossier
psychothérapie ou dans les ouvrages chaleureuse
rencontre avec soi-même (Dangles) et L’écoute
thérapeutique (ESF)
Dans le ventre de sa mère, l’enfant est déjà un
être de communication. Il est déjà concerné
par la vie et le ressenti de ses parents. Certes il ne s’agit pas
des canaux habituels… mais la communication est une composante essentielle
de son nid psychologique.
La Rencontre mère-enfant
C’est cette rencontre qui constitue le nid psychologique.
De la fusion à la rencontre
Au
tout début, le plus souvent, la mère ne communique pas encore avec son
enfant… même si elle s’adresse beaucoup à lui ! Ce tout début
n’est pas encore une étape de communication. Ce n’est encore qu’une étape
relationnelle
et fusionnelle.
De même que le couple se rencontre dans la passion
(lire à ce
sujet l’article de février 2001), l’enfant
et la mère se rencontrent d’abord dans la fusion. Cette
étape, fort naturelle, délicieuse et nécessaire, doit
évoluer vers une individualisation (individuation) permettant
véritablement la rencontre.
Quand la mère et l’enfant cessent de ne faire qu’un, ils se mettent à
communiquer vraiment (car pour communiquer il faut être deux) Il
est souhaitable que cette individualisation se produise avant la naissance…
cela devrait même faire partie de la préparation à
l’accouchement!
Un échange de vie
Il y a d'abord la découverte de la présence en
soi, puis la sensation de profonde intimité.
Une intimité telle, que la sensation de ne faire qu’un emplit tout le corps
d’une chaleur de vie dans laquelle on ne sait pas très bien lequel des deux
donne de la vie à l’autre.
La mère donne la vie à l’enfant, mais aussi
l’enfant donne la vie à sa mère. A tel point, qu’il arrive
que ce sentiment vienne compenser, chez certaines
femmes, un vide de vie, que le quotidien ne remplit pas habituellement.
Dans ce cas, la véritable rencontre sera plus
difficile car l’étape fusionnelle risque de perdurer… parfois
au-delà de la naissance… et pour longtemps.
Si c’est le cas, la vie ne s’échange plus, car l’état
fusionnel, naturel au départ, plus tard devient
un frein. C’est comme si on voulait dépasser le terme de la
grossesse sous prétexte que le ventre de la mère est un bon endroit pour le
petit… c’est profondément vrai… mais pas au-delà de neuf mois !
Naturellement, une fois encore, la mère n’en est surtout pas
reprochable. Si un tel manque la conduit à ce type de fusion, elle a besoin
d’aide… pas de reproches.
Il est utile de bien pointer la différence entre
la fusion (affectivité) et l’amour. La fusion, l'affectivité,
absorbe l’autre (et le nie involontairement) alors que l’amour le reconnaît
dans sa propre dimension. Il ne peut y avoir de véritable
mise au monde dans la fusion (précisions en fin d'article sur la
différence entre l'amour
et l'affectivité)
La "rencontre message"
Des "messages" divers et subtils s'échangent entre la mère et
son enfant. La mère et l'enfant sont à la fois
distincts et fusionnels. Les mots peuvent s’exprimer, les sons,
les musiques, la voix des parents.
Mais
s'expriment aussi les mouvements de l’enfant,
ses sursauts, ses jeux, ses réponses aux présences, aux caresses
et aux intentions. L’haptonomie
est par exemple une approche qui tient beaucoup compte de cette communication
par le toucher, par le ressenti. Un canal particulièrement approprié pour
l’enfant habitant le sein de sa mère.
Invisible, mais très présent, très ressenti, très expressif, l’enfant
partage beaucoup avec cette mère qui lui offre un nid physiologique
nourricier et un nid psychologique chaleureux. Il partage aussi déjà
beaucoup avec ceux qui l’entourent… élargissant ainsi le nid
psychologique au moins au père et à l’ensemble de la famille.
Tous ceux qui l’entourent doivent se faire les acteurs d’une telle
reconnaissance et d’une telle communication.
L’intimité
L’intimité va encore plus loin,
car l’enfant sera sensible à ce que la mère
ressentira. Elle n’aura pas besoin de "dire" pour
qu’il "ressente" ses joies, ses peurs, ses tristesses, ses
envolées et ses effondrements.
De ce fait, il sera judicieux qu’elle ose éclairer
l’enfant qu’elle porte, sur ses doutes ou sur ses envolées. Il
sera précieux qu’elle ose l’éclairer sur ce qui
se passe. Que son ressenti soit joyeux ou douloureux, cette mère
l’explicitera à celui qui est en elle afin de lui
offrir l’authenticité de sa présence. Elle s’adressera à
l’enfant qu’elle porte comme on s’adresse à quelqu’un à qui on offre
sa sincérité… car ce qu’on a de plus beau à
lui offrir c’est Soi.
Simuler ou dissimuler ne fait qu’embrouiller.
Cela conduit un peu à perdre l’autre, cela conduit à interpréter et à
dramatiser. Cela diminue la sensibilité (on ne perçoit plus l’autre) et
par conséquence augmente l’émotivité (on imagine l’autre puisqu’on ne
le perçoit plus)
Que les moments de vie soient heureux ou douloureux, l’authenticité
du partage reste la composante précieuse de la rencontre. Tous les
ressentis de l’enfant l’aideront à se construire.
A chaque instant de sa vie, ce qu’il sera,
contiendra tout ce qu’il a été et ce qu’ont été ses
parents. Il sera essentiel que ce qui est en lui soit clair, compris, intégré,
sans mystère. Il sera important qu’il accède à la
raison de chacun. Connaître la raison des
parents permet d’être libre de leurs pesanteurs.
L’intimité permet une rencontre sans mots,
qui va au plus profond de l’être et de ses ressentis. Si les moments
douloureux portent à quelques hésitations d’authenticité, les
moments heureux produisent au contraire spontanément des
envolées de bonheur avec une sensation d’être au plus près de
l’autre, de partager avec lui, sans pour autant être dans la
fusion.
Tout cela se vit avec beaucoup de profondeur, quand il est ressenti à quel
point l’enfant à naître est déjà quelqu’un à part entière, et que ce
quelqu’un est un être de communication, porté vers la vie.
Si la mère rencontre l’enfant… la mère se rencontre aussi elle-même
dans une dimension jusque là inconnue d’elle.
La rencontre de la mère avec elle-même
Devenir mère
Quand il s’agit d’un premier enfant, la maternité
fait entrer la mère dans un autre aspect de la femme, mal connu
d’elle jusqu’alors. L’idée de maternité, tant qu’elle n’est connue
qu’intellectuellement, même si elle est désirée
viscéralement, ne peut rendre compte de la réalité
effectivement vécue et ressentie.
La femme devenant mère se trouve dans une position
protectrice et nourricière qui
fait qu'elle n'est plus simplement la fille de sa propre mère. A son tour, elle
est la source, le nid,
la sécurité. A son tour
la vie est là, en elle. Elle fait une expérience
nouvelle de la femme qu’elle est et de la femme qu'elle devient.
Les autres la regardent tantôt avec considération,
tantôt avec plus de considération pour l’enfant
qu’elle porte que pour elle! Ce désagrément va parfois jusqu’à
incommoder certaines femmes qui aimeraient qu’on les voient aussi! La mère découvre
en elle des réactions qu’elle n’aurait pas imaginée.
La mère revit sa propre naissance et sa propre enfance
La grossesse la conduit à revisiter différents aspects de sa propre vie.
Si
le premier est une fille, cela amènera
naturellement la mère à penser à sa propre naissance, et donc à la grossesse
de sa propre mère.
Si le premier est un garçon, il réactivera
moins, chez la mère, sa propre naissance. Mais si le suivant est une fille,
cette deuxième naissance la rapprochera plus du moment où sa propre mère a
accouché d’elle. Ce sera une sorte de première fois quand même.
Si le garçon arrive en deuxième, il donne
aussi à sa mère une expérience nouvelle : celle de porter en elle un
homme en devenir. La femme en devenir, quand c’était une fille la rapprochait
d’elle-même, l’homme en devenir quand c’est un garçon donne un nouveau rôle
à la femme.
Si la mère est la troisième dans sa propre fratrie,
elle vivra la venue de son troisième enfant comme un événement singulier
la rapprochant d’elle-même lors de sa propre naissance, surtout si ce troisième
est une fille… etc.
De nombreuses situations sont possibles et
renvoient la mère (et le père à leur propre histoire) Quelquefois les
situations sont étonnantes : ma femme et moi par exemple avons eu quatre
enfants, d’abord trois filles, puis un garçon… or ma femme a deux sœurs et
je suis fils unique.
La pulsion maternelle
Après cet accouchement, le désir d’enfant est
rarement définitivement rassasié. Que cela soit raisonnable ou non,
après quelque temps, la femme ressent souvent le
besoin d’une nouvelle maternité.
Ce désir peut se trouver mal compris et frustré.
Or il fait partie de la femme, qui souvent n’ose
l’avouer aux autres… et même, n’ose
se l’avouer à elle-même.
Naturellement l’amplitude de ce désir dépend en grande partie de la façon
dont les choses se sont passées dans les accouchements précédents. Elle dépend
aussi de l’histoire personnelle, conjugale, amoureuse et familiale de la
femme.
Ce désir, qui est toujours là, même après
plusieurs grossesses, rend douloureux le cap des 40 ans. Un âge où
la maternité est possible, mais non souhaitée. Une sorte de pré-deuil
avant que, plus tard, la fécondité ne cesse totalement. Là
encore elle rencontrera une nouvelle dimension de sa vie de femme.
Cette étape est difficile et mal
prise en compte, car peu d’interlocuteurs entendront
son ressenti. Chacun ne tentera que de la raisonner sans jamais
vraiment la comprendre. La comprendre ne voulant pas
dire "fais donc un enfant!". Cela signifie plus simplement
reconnaître l’importance que ça a pour
elle.
3
La préparation à l’accouchement
L’accouchement est l’aboutissement de la grossesse et naturellement de
la conception. Un moment attendu… et pourtant parfois source d’inquiétudes.
Les inquiétudes y sont physiologiques
et techniques: comment ça se passe? est-ce que ce sera douloureux? comment se
comportent les parties du corps entrant en jeu dans la naissance?… mais
aussi comment favoriser au mieux la sécurité de la naissance de l'enfant,
autant que son propre confort, en tant que mère.
Les inquiétudes y sont également psychologiques:
il va falloir se séparer, l’enfant va passer du dedans au dehors, la mère
se demande parfois si elle saura être une mère à la hauteur...etc.
La préparation à l’accouchement de la mère
devrait aussi prévoir la préparation à la naissance
de l'enfant. Préparer la naissance à venir c'est aider à
l’individualisation mère-enfant pendant la grossesse. C'est aider à être
proche, intime, mais distinct, car on ne se rencontre vraiment que si on est
distinct l'un de l'autre. Cela permet de prévenir la
déprime de la naissance
Côté physique de la préparation
Depuis longtemps, l’accent a été mis sur la découverte
de l’anatomie féminine. De nombreuses femmes, connaissant mal
leur corps, trouvent un grand avantage dans cette étape de la préparation.
Comprendre
comment l'évènement physique se passe est important. Mais le
risque à ce niveau est de trop mettre l’accent sur les différentes
difficultés susceptibles de se produire… et de
provoquer ou d’augmenter l’inquiétude de la mère.
Ce côté technique de la préparation abordera donc l’anatomie, la
respiration, les mouvements à faire pendant les contractions.
Côté psychologique de la préparation
La relaxation, la sophrologie,
la visualisation sont des méthodes
souvent
utilisées pour préparer la mère à vivre plus sereinement son accouchement.
Cela lui permet de mieux se disposer mentalement ,
de trouver en elle des ressources et de l’énergie
qu’elle pourra mobiliser le jour J. En cas de difficulté elle
sera ainsi moins soumise au stress émotionnel ou à la peur, elle
saura mieux se relâcher, tout en
disposant de plus d’énergie.
Côté communication de la préparation
De plus en plus de sages femmes abordent l’aspect de la communication de
la mère avec l’enfant. Mais cela n’est pas généralisé. Communication
tactile, verbale, pensée, intime, intérieure...
Hélas,
on dit "préparation à l’accouchement"
mais rarement "préparation à la naissance".
Or, trop souvent, si on conçoit bien que la mère
accouche, on a tendance à oublier que
l’enfant, lui, naît. Il est judicieux de s’occuper des deux
aspects de l’évènement.
Comme nous l’avons vu plus haut, le lien mère-enfant
passe de la fusion vers l’individualisation. Cette
individuation doit si possible se faire avant la naissance. Ce
travail devrait faire partie intégrante de la préparation
à l'accouchement-naissance.
Il s’agit ici de permettre une communication mère-enfant
qui ne soit pas une relation fusionnelle. Il s'agit que la mère
apprenne à s’adresser à son enfant comme à un Être
qui est autre et non comme à un Elle-même-intérieur.
Cette individuation et cette rencontre prénatale feront que la naissance
sera une heureuse continuité et non une rupture. Il
sera toujours plus dure pour la mère de "lâcher" un enfant
qu’elle n’a pas encore rencontré.
Il m’est déjà arrivé en consultation de
rencontrer une patiente ne "sentant pas sa fille" de 12 ans
(contrairement à ses autres enfants). Cette patiente découvrit que le
dernier moment où elle l’a senti c’était pendent sa grossesse. Nous
repartîmes de là pour effectuer psychologiquement la rencontre qui ne s’était
pas faite. Elle se mit aussitôt à mieux sentir sa fille, à se sentir plus
mère.
Souvent, quand un tel travail n’est pas fait,
la mère risque de se crisper, de se
"resserrer" pour ne pas laisser échapper cet enfant…
à l’idée qu’il parte, il lui manque déjà! En plus le terme
"expulsion" est maladroit (on a l’impression qu’on va en faire
un SDF!) et aggrave ce sentiment d’inquiétude à le laisser naître.
Cette naissance étant alors plus vécu comme un déchirement que comme une
joie, il s’en suit alors une déprime qui n’est pas que d’origine
hormonale.
La naissance
La mère
La naissance, pour la mère, c’est de toute façon cesser de ne faire
qu’un, au moins physiquement. Laisser naître
l’enfant, c’est accepter qu’il soit autre. Ce lâcher prise
peut ne pas être si évident et devrait occuper une partie de la préparation
à l’accouchement qui est aussi naturellement une préparation à la
naissance.
C’est le moment où la mère va rencontrer son enfant dans une
nouvelle
réalité physique, avec d’autres perceptions.
L’enfant rêvé et ressenti se matérialise d’une façon nouvelle. Un
contact différent se prépare, même s’il n’est (ou ne devrait être) que
le prolongement du contact vécu pendant la grossesse.
Cette étape se passe beaucoup plus sereinement si
l’individualisation s’est déjà faite avant la naissance.
Moins de
douleur pour la mère: depuis quelques décennies déjà
l’obstétrique a eu l’idée de se préoccuper de la
mère. Plus exactement, on s’est préoccupé de sa souffrance
physique avec le fameux accouchement "sans
douleur" surtout basé sur la respiration.
Puis les sages femmes se sont préoccupées de la douleur avec la dimension
plus délicate de la relaxation, de la sophrologie, des
visualisations.
Enfin, pour permettre un plus grand confort de la mère, la médecine a développé
la fameuse péridurale. Mais ici on s’est
aperçu que certaines femmes, si elles ne veulent pas souffrir, veulent
néanmoins sentir naître leur enfant. Naturellement
il s’agit que la péridurale soit davantage destinée au confort de la mère...
qu' à celui de l’accoucheur (qui souhaite parfois une parturiente
plus calme, surtout pour lui-même travailler sans gène) .
Puis la communication
tactile et sensible s’est développée avec l’haptonomie,
amenant une dimension très humaine, remplie de délicatesses.
Malheureusement, nous constatons que la dimension psychologique de la
naissance est encore trop souvent négligée. Tout au plus parle-t-on du baby
blues qui suit la naissance. Nous en reparlerons plus loin.
L’enfant
Si la psychologie de la mère a longtemps (et encore aujourd’hui) été négligée,
celle de l’enfant le fut encore plus. On a longtemps cru que l’enfant
nouveau-né ne sentait rien. Tout en ayant beaucoup de respect pour cette vie
nouvelle venant au monde, on ne s’est que fort peu préoccupé des ressentis
subtils habitant cette étape de la vie.
Or les psychologues et psychothérapeutes se sont
aperçus dans certaines thérapies que la naissance
est chargée de nombreux ressentis, y compris l’étape prénatale.
Naître,
pour l’enfant, c’est se retrouver dans le monde
du discontinu comme nous l’avons vu plus haut au paragraphe "Le
nid". Une étape vraiment nouvelle, dans laquelle il fait l’apprentissage
d’un début d’autonomie. Même en dehors de toute problématique
particulière, c’est déjà au moins de cela qu’il s’agit pour lui!
L’enfant à naître est déjà quelqu’un!
Nous devons à quelques médecins comme Frédéric
Leboyer ("Pour une naissance sans violence" - 1974 au
SEUIL) ou Michel Odent ("Bien Naître"
1976 au SEUIL) de s’être enfin préoccupé du confort de l’enfant. Si le côté
sécurité avait évolué, le côté sensibilité et psychologie de l’enfant
était bien en retard. On remarquera aussi la démarche de Frans
Veldman (L’haptonomie)
où l’enfant à naître est reconnu à part entière dans son existence
physique, sensible et émotionnelle. Nous avons eu le bonheur aussi
de découvrir en 1985 cette émission de Bernard Martino sur TF1 "Le Bébé
est une personne". Plusieurs médecins nous y ont montré une approche
sensible et très délicate de l'enfant à naître ou du nouveau né.
Malheureusement, toutes ces nuances ne font même pas encore aujourd'hui le
quotidien de toutes les maternités... loin s'en faut!
Pourtant, la médecine s'intéresse
enfin à la douleur du nourrisson. Mais le chemin fut long! Elle
a même longtemps opéré les tout-petits sans anesthésie (y compris
sur des interventions lourdes), pensant qu’ils ne sentaient rien. Il y avait
encore tant de chemin pour comprendre qu’ils sont des êtres de nuances et de
sensibilité.
Depuis vingt ans, les progrès ont
permis de découvrir que le système nerveux de
l'enfant perçoit la douleur (influx nocioceptifs) dès la 8e semaine de
grossesse. Ce sont au contraire les mécanisme
d'inhibition et de protection contre la douleur qui sont immatures jusqu'au 3e
mois après la naissance. La réflexion (non encore complètement
aboutie) porte donc même sur la douleur de l'enfant in-utéro. Elle pose
alors le problème des interventions invasives que la médecine actuelle
permet d'accomplir pour sauver des enfants en difficulté pendant la
grossesse.
(informations contenue dans le Rapport de
l'Académie Nationale de Médecine de Mars 2001: "Les avancées dans
le domaine des douleurs et de leur traitement chez l'adulte et chez
l'enfant") site www.pediadol.org
Nous commençons heureusement à réaliser que si la mère accouche,
l’enfant, lui, accomplit sa naissance. Nous comprenons enfin que cet événement
est un moment majeur de sa vie et qu’un souvenir
inconscient en marquera son existence.
4
La dépression post partum
dépression
chez la mère... et chez l’enfant
La dépression de la mère
Cette dépression, après l’accouchement est assez connue. Imputable en
partie aux modifications hormonales, elle est surtout la résultante
d’un changement fondamental de la morphologie et de l’habitation de son
propre corps. Le ventre a perdu son volume… et son contenu.
Trop
souvent, la préparation à l’accouchement ne prévoit pas la préparation à
la naissance, c’est à dire l’individualisation et la communication de la mère
et de l’enfant. L’heureux événement se transforme
alors en déchirure, en arrachement dont le vide qui en résulte est un
effondrement.
Si la dépression de la mère est connue (bien que souvent mal prise en
charge, psychologiquement), la déprime de l’enfant
n’effleure généralement même pas les consciences. L’enfant,
lors de ce passage du monde de continuité vers le monde de discontinuité se
retrouve séparé, seul, en attente de la suite… Ce passage est un changement
d’univers radical et sans retour.
Venant de quitter le nid physiologique, il lui faudra apprendre à vivre de
cette façon nouvelle. Pour y parvenir, il a encore
besoin du nid psychologique de sa mère.
Craindre qu’à cet âge un enfant prenne de mauvaises habitudes est aussi
ridicule que si on avait cru que le ventre de la mère est une mauvaise habitude
entre 0 et 9 mois. Il y a un temps pour chaque étape de la vie. Celle-ci
requiert la présence de la mère qu’il
est maladroit de réglementer… car elle est la mieux
placée pour en ressentir l’équilibre adapté à son enfant.
Quand la naissance se produit, il y a passage d’un enfant en soi à un
enfant
hors de soi. Si le travail d’individualisation s’est bien fait, cette étape
est vécue comme un grand bonheur. Dans le cas contraire, l’heureux
événement produit parfois, comme nous l’avons vu plus haut, un état dépressif,
un état de manque douloureux, qui n’est pas du qu’à un
changement hormonal.
Si la grossesse se passe bien, j’ai déjà abordé le sujet et il n’est
pas utile de lire ce paragraphe, vous pouvez alors directement
passer au suivant.
Par contre, en cas de grossesse difficile,
de fausse couche, d’IVG
(interruption volontaire de grossesse) ou d’ITG
(interruption thérapeutique de grossesse), ce paragraphe est très important.
J’ai un peu hésité à évoquer ces cas dans cet article de l’enfant
à naître, mais comme il y s’agit aussi de
rencontre avec l’enfant, je ne pouvais l’ignorer. Ces nuances
ne feront que mieux prendre conscience de l’importance
de la rencontre… dans tous les cas.
Trop souvent on pense résoudre le problème en
invitant à prendre de la distance d’avec l’enfant pour ne pas s’y
attacher, dans le but de ne pas trop souffrir de le perdre!
Même si de nombreux soignants ont compris qu’il est préférable de
faire l’inverse, ces situations restent délicates. Paradoxalement, c’est
celle de l’IVG (la plus courante) qui est la moins bien accompagnée.
Pourtant, on quitte mieux ce qu’on a rencontré
que ce qu’on a manqué.
L'IVG est certainement une avancée. Les grossesses non désirées, les
interruptions clandestines meurtrières pour les mères, l’exploitation de
la détresse de femmes par les autres, la souffrance des enfants violemment
non désirés… autant de raisons de considérer que c’est une avancée
prodigieuse.
Mais le fait que ce soit une avancée ne doit pas
pour autant nous conduire à en banaliser la pratique. Quand je
parle de banalisation indésirable, je ne parle pas
du nombre, mais de la manière.
Je vois trop de femmes ayant vécu une IVG par choix,
récemment ou il y a longtemps, me livrer en
consultation, la détresse qui leur en est restée. Même de
nombreuses années après, il reste un travail de réhabilitation à faire :
la réhabilitation de la mère meurtrie qu’elle fut à ce moment et la réhabilitation
de l’enfant qu’elle a choisi de ne pas garder.
Ce travail peut être accompli beaucoup plus tard, mais il serait préférable
que la femme soit accompagnée dans ce sens au moment de l’événement.
Un tel accompagnement l’amène à bien ressentir
ce qui motive son choix. Il ne s’agit surtout pas de la détourner
de ce qui motive sa décision. Au contraire il
s’agit de l’aider à asseoir ce qui la fonde.
Quand la décision est de ne pas garder l’enfant, il est important qu’elle
ose mettre l’attention sur lui et qu’elle ose lui
expliquer qu’elle ne peut pas le garder. Elle devrait lui
ouvrir son ressenti sans détour et néanmoins accueillir
ce que lui a fait vivre ce bref temps de partage se limitant à
quelques semaines.
Un véritable au revoir ne peut s’accomplir qu’après une véritable
rencontre. Attention, je le répète, une telle
démarche n’a surtout pas pour projet, lui faisant rencontrer l’enfant,
de la détourner de sa décision. Le projet est qu’elle
l’assume et la partage avec l’enfant, puis quelle accepte de
l’accompagner vers cette séparation.
Elle en sera moins vide, moins meurtrie, moins
coupable. Ultérieurement le manque en
sera moins douloureux… car la rencontre aura eu lieu. Ignorer cet enfant
produit au contraire un regret profond et récurrent.
Séparation spontanée (Fausse couche)
Là il ne s’agit plus de choix. La nature semble
lâcher la mère et l’enfant qui vont devoir mettre un terme à cette
rencontre. Soit cela se produit de façon un peu attendue ou redoutée
(grossesse à risque) soit cela se produit sans crier gare de façon soudaine.
Dans tous les cas cela ne remet pas en cause la nécessité impérieuse de
la rencontre mère enfant. Au contraire, un enfant
perdu, quelque soit l’avancée de la grossesse doit avoir une place privilégiée
dans le cœur de la mère. Il doit faire partie de son histoire
comme ayant existé. L’ignorer c’est le faire disparaître une seconde
fois et cela, généralement, la mère ne peut l’accepter.
Je me souviens d’un couple me consultant pour un trouble du comportement
de leur quatrième enfant. Nous trouvâmes que la mère
eut une fausse couche avant la naissance du premier. Avec
tendresse son mari lui avait dit, dans le but de la rassurer "ce n’est
pas grave, ma chérie, nous en aurons un autre!" Le "Ce
n’est pas grave" était resté gravé en elle comme une
profonde douleur.
Cela fait partie des phrases à ne plus dire.
L’enfant perdu doit exister dans le cœur
de la mère et aussi être reconnu, dans son importance, par les autres.
Pour les enfants suivants il fera partie de l’histoire familiale, ne sera
pas occulté, il aura sa place dans le cœur de tous.
Il ne s’agit surtout pas de pensées morbides, ni d’incitation à la
commémoration perpétuelle. Au contraire lui donner
existence permet de se libérer de la pesanteur et de l’obsession.
Naturellement, si parfois une mère choisit plutôt
l’oubli, car cela lui semble momentanément plus acceptable pour survivre,
cela doit être profondément respecté. Il ne s’agit en aucun
cas de lui imposer ce contact avec son enfant… il s’agit plutôt de savoir
repérer le moment où elle le souhaite, et alors de le lui permettre.
Alors, on saura l’accompagner pour faciliter cette rencontre valorisante et
libératrice.
Séparation thérapeutique (ITG)
Si les deux premières situations de l'lVG et de la fausse couche sont délicats,
l’interruption thérapeutique de grossesse l’est encore plus. Il
y s’agit d’un enfant désiré chez qui on découvre une pathologie grave,
justifiant d'interrompre la grossesse
(après réflexion d’éthique en équipe et avec les parents).
Cela est d’autant plus délicat quand cette révélation pathologique se
fait tard dans la grossesse, par exemple à six ou huit mois.
Dans l’IVG l’enfant est à son tout début, alors que dans
l'ITG, il est beaucoup plus proche du terme, beaucoup plus proche
de nous. En dehors du problème d’éthique que pose cette situation, c’est
une profonde meurtrissure pour les parents… et en particulier pour la mère.
Dans ce cas aussi la communication, avec cet enfant
qu’on ne gardera pas, est de première importance.
Il s’agit d’une sorte d’euthanasie intra utérine, et la femme doit
accoucher ainsi d’un enfant décédé avant la naissance.
Le temps où l’on faisait vite, puis comme si rien ne s’était passé
est heureusement révolu. De nombreuses équipes médicales
ont compris qu’il fallait considérer l’enfant comme né puis décédé
avec une place dans l’état civil. Ils mettent aussi un soin tout
particulier à préparer l’enfant pour le présenter
à la mère qui ainsi fera mieux son deuil.
Naturellement il
se peut que la mère ne le souhaite
pas. Dans ce cas, l’équipe prend des photos qui seront à la
disposition de la mère quand elle le souhaitera.
Ces délicatesses sont un immense progrès auquel on ajoutera toute la
communication prénatale telle que décrite ci-dessus.
Là aussi la séparation est moins douloureuse si on
ne s’est pas manqué.
Le paragraphe précédent (que vous avez lu ou que vous avez passé selon
votre choix) a mis l’accent sur le fait que, quelques
soient les
circonstances, la rencontre avec l’enfant reste le
point clé. Les trois circonstances qui s’y trouvent décrites
sont heureusement rares, comparées au nombre de naissances.
Hors de ces circonstances, revenons à
la situation naturelle et délicieuse dans laquelle l’enfant a été conçu,
porté, accueilli puis allaité. Il reste à
l’accompagner vers un plus d’existence toujours croissant.
Une étape quelquefois remplie de maladresses, involontaires où voulant
aider l’enfant, les parents (ou les autres) freinent quelquefois cette
croissance d’être.
Le prendre pour l’entendre, pas pour le calmer
Valider les ressentis de l’enfant est très
important. Quand celui-ci exprime son inconfort (généralement par
les pleurs) la tendance naturelle est de le prendre dans les bras… pour le
calmer!
Naturellement,
il est très important d’être près de lui à chaque fois qu’il en a le
besoin. Mais si on le prend pour le calmer plus que
pour l’entendre, c’est involontairement nier ce qu’il exprime. Le
problème n’est pas qu’on le prenne dans les bras… ça, c’est plutôt
une bonne chose ! Le problème c’est quand c’est plus pour le calmer
que pour l’entendre
Il est bon d’entendre son pleur comme
l’expression d’un ressenti profond. L’accent doit être mis
sur le fait de prendre en compte ce qu’il exprime. Entendre
son pleur comme une conversation dans une autre langue. L’écouter
avec ouverture d’esprit et considération.
Il peut sembler curieux d’accorder tant d’importance à ce qui peut-être
n’en a pas autant ? En fait, l’expérience
montre qu’en faisant cela, on apaise mieux l’enfant qu’en voulant le
calmer.
Cela continuera quand il grandira. Quand il se
cognera et pleurera, les parents penseront à lui demander "Tu
as mal?", "Où t’es tu fait mal?"…etc pour valider ce
qu’il exprime plutôt que de lui lancer "Ce n’est rien, ne pleure
pas!"
Un enfant, dont on valide les ressentis, gagne de
la confiance en lui et se calme plus vite... alors
qu’un enfant dont on nie les ressentis, ne peut plus faire confiance à ce
qu’il perçoit. Quand son ressenti est validé, son apprentissage
devient meilleur car il devient plus lucide et plus confiant.
Donner droit à la sensibilité,
c’est donner la possibilité de percevoir la vie et d'assurer une capacité
d’ajustement et d’adaptation plus juste. C’est aussi l’accompagner
dans la découverte de soi et du monde. C’est le préserver
de trop de danger sans pour autant lui bloquer l’accès à l’expérience
et sans nier le ressenti personnel qu’il en éprouve.
Accompagnant leur enfant, la mère comme le père
peuvent être excessifs. C’est sans doute ce qui a conduit à
quelques conseils de réserve du genre : ne le prend pas trop, lâche le
un peu, ne soit pas toujours après lui, laisse le un peu respirer…etc.
Or il doit être clair que les parents n’auront
jamais trop d’amour envers leur enfant. L’amour, plus il y en
a, mieux c’est, plus l’enfant est heureux et chanceux. Mais il faut différencier
l’amour de l’affectivité, car l’affectivité,
souvent il y en a trop… et cela est plutôt source de
perturbation, d’inconfort, de révolte, de souffrance.
Nous différencierons soigneusement l’amour
(qui réchauffe) de l’affectivité (qui étouffe).
L’amour
est une considération reconnaissante et constructive
d’autrui, lui accordant liberté et ressentis personnels.
L’amour accueille, ne nie jamais, sécurise, réconforte. Celui qui le reçoit
peut devenir de plus en plus lui même en toute sécurité.
L’affectivité,
elle, est l’expression d’un manque personnel
qu’on essaye de compenser au dépend de l’autre. Par exemple un
parent, qui ne s’est pas senti assez aimé par ses propres parents, attendra
de son enfant qu’il lui donne ce qu’il n’a pas reçu. Il voudra se
sentir aimé par son enfant pour recevoir ce qu’il lui a manqué. Ses
actions,
ses conseils, ses gentillesses, a priori
destinées à l’enfant, ne seront alors en fait
qu’une demande déguisée rendant l’enfant redevable. Ce
dernier ne se sentira alors pas le droit de mener sa propre vie sans risquer
d’offenser son père ou sa mère. Cela contribuera à le retenir de vivre et
à l’étouffer.
Il est important de comprendre que ce qui
étouffe, ce n’est pas trop d’amour, mais plutôt trop d’affectivité.
Naturellement, là encore, les situations sont rarement caricaturales et les
deux sont inégalement mêlés.