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Psychopathologie

Synthèses et ouvertures

avril 2008    -    © copyright Thierry TOURNEBISE

 

Note au lecteur

Ce document est différent des autres publications présentes sur ce site. Il va pointer des notions de psychopathologie qui n’y sont habituellement pas mises en avant, puisque les principes maïeusthésiques prennent des appuis différents : notions existentielles du Soi, et non notions libidinales du moi. Concernant le Soi, la maïeusthésie considère son assemblage ou son morcellement en « ce qu’on est », « ceux qu’on a été » et « ceux dont on est issu », avec des principes de pulsion de vie (non libidinale) qui assure la cohésion de la structure psychique ainsi constituée et de pulsion de survie (libidinale) qui tend à disperser (à séparer certaines parts de ce Soi et à en compenser le manque) en attendant des possibilités d’intégration.

Les lecteurs de la dernière publication « Le positionnement du praticien dans l’aide et la psychothérapie » auront peut être même l’impression de voir dans le présent document une contradiction avec l’approche des symptômes tels qu’ils y étaient présentés. En fait, il importe de parcourir de façon aussi vaste que possible (ce n’est jamais exhaustif) les différents discours sur le sujet. Comme le disait si justement René Descartes « … la diversité de nos opinions ne vient pas de ce que les uns sont plus raisonnables que les autres, mais seulement de ce que nous conduisons nos pensées par diverses voies et ne considérons pas les mêmes choses » (Le discours de la méthode, 2000, p.29). Il y a toujours une richesse à recueillir quand l’ouverture d’esprit permet de considérer plusieurs possibilités.

Ainsi, il est utile de faire se côtoyer des approches différentes, afin de mieux positionner les différents discours les uns par rapports aux autres. Une première synthése a été réalisée en ce sens dans la publication « Libido amour et autres flux » (mars 2005) où les approches psychodynamiques, psychocorporelles, cognitivo-comportementales et maïeusthésiques ont été abordées.

Ici le cheminement se fera à travers les concepts de psychopathologie habituellement utilisés en psychologie, mais pas forcément nécessaires en maïeusthésie.

 

Sommaire

1 Répertorier et organiser
Nommer- Classer

2 Concernant les causes
Psychiques ou physiques- La psychologisation sauvage – Eviter l’excès psy – Risque de l’excès somatique

3 Symptômes (sémiologie) et processus (pathogénèse) Inversion de sens – Trois types de psychopathologie – Névroses – Psychoses – Etats limites ou borderline

4 Les sources (étiologie)
Quelques étapes – Etude des sources pathogènes

5 Les excès de l’interprétation sexuelle
Problématique diagnostique –Présupposés encombrants

6 Le regard maïeusthésique
Sur la sémiologie – Sur l’étiologie – Sur la pathogenèse (ou plutôt la « sémiogénèse »)

7 Conclusion

Bibliographie

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1.      Répertorier et organiser

La première chose est de repérer, reconnaître et nommer les psychopathologies, puis de les classer. Tout cela ne s’est pas réalisé sans peine dans l’histoire de la psychologie et a même suscité quelques controverses en fonction des méthodes et des fondements utilisés.

1.1.  Nommer

Tout commence sans doute par le fait de constater qu’une situation psychologique ne correspond pas à l’équilibre (mais quel est l’équilibre ?). Il s’agit ensuite de nommer avec précision le « trouble » observé, puis s’interrogeant sur ses causes et les mécanismes qui le produisent, d’énoncer un certains nombre d’éléments le concernant. C’est ce qu’on appelle une nosologie.

Le mot nosologie  vient de nosos « maladie » et de logos « discours » (trésor des racines grecques – Bouffartigue et Delrieux- Belin1981). La nosologie se réalise en énonçant les « troubles » selon leur sémiologie (c'est-à-dire leurs symptômes, leurs signes), leur  étiologie (c'est-à-dire leurs causes), leur pathogénèse (c'est-à-dire les processus selon lesquels cette cause conduit à cette maladie).

1.2.  Classer

Une fois que tout cela est soigneusement nommé pour de nombreuses maladies ou de nombreux troubles (il est impossible d’être totalement exhaustif), nous pouvons les répertorier et  les classer dans ce qu’on appelle alors une nosographie (de nosos maladie et de graphikos qui concerne l’action d’écrire). En fait, il s’agit d’une sorte de répertoire où sont inscrits les éléments de la nosologie. Pourtant, les mots nosologie et nosographie sont hélas souvent employés l’un pour l’autre, alors qu’ils n’ont pas du tout le même sens.

Nosologie : branche de la médecine qui s’occupe d’attribuer un nom aux maladies. Nosographie : distribution méthodique dans laquelle les maladies sont classées par classe, ordres, genres et espèces (Dictionnaire de psychologie, Doron et Parot, PUF,1991).

La nosographie fut inventée en 1798 par l’aliéniste Philippe Pinel  (Cours de psychologie2, Dunod, p.249) a qui nous devons d’avoir remplacé le terme « fou » (fol signifiant « soufflet vide ») par « aliéné ». Le terme « aliéné » est en fait beaucoup plus judicieux et respectueux des personnes souffrant de troubles psychiques. Celles-ci ne sont plus « vides » mais seulement « devenues étrangères à elles-mêmes » (du latin alienare signifiant « rendre autre », « rendre étranger »). Il revient à Philippe Pinel d’avoir réalisé cette importante distinction, même si, ultérieurement, le mot « aliéné » a acquis une consonance très péjorative. Il préconisait des soins par des paroles encourageantes, plutôt que par des saignées inutiles et affaiblissantes. Il fit en sorte que les « fous » ne soient plus enchaînés dans leurs cellules.

Bien plus tard, Huber (1987- cité dans ibid p.250) nous dit que le but de la nosographie est de fournir des renseignements sur la nature, sur l’origine et sur le développement des troubles, dans le projet de formuler des indications thérapeutiques. La tâche n’est pas aisée !

Vous avez sans doute déjà réalisé des répertoires. Par exemple celui de la liste des personnes que vous connaissez pour pouvoir retrouver facilement leur adresse ou leur numéro de téléphone. Vous rencontrez alors déjà une petite difficulté. Choisirez-vous de les classer par l’ordre alphabétique de leurs noms ou par celui de leurs prénoms ? Il ne vous viendrait pas à l’idée de les classer par lieux d’habitation, ni par ordre des numéros de téléphone… cela vous serait de peu d’utilité (sauf si par exemple vous voyez s’afficher un numéro sur votre téléphone et souhaitez savoir qui vous appelle… c’est pourquoi il existe des annuaires inversés). Même pour un simple répertoire, il s’agit déjà de faire des choix, en fonction de l’usage qu’on en aura.

Pour les maladies décrites par la nosologie, le problème est évidemment bien plus complexe. Choisirons-nous de les classer par sémiologie (types de symptômes), par étiologie (types de causes), par pathogénèse (types de processus menant de la cause à la maladie), ou par localisation d’organes concernés (ce qui peut revenir à la sémiologie, mais pas forcément, car une douleur ou une manifestation dans une partie du corps, peut indiquer un trouble dans une autre).

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2.      Concernant les causes

2.1.  Psychiques ou physiques

Les troubles sont plutôt classés selon leur sémiologie afin de constituer une nosographie. Mais séparer les troubles physiques et les troubles psychiques revient déjà un peu à présupposer la cause (étiologie) des symptômes constatés ! En fait quel est le vrai critère de classement ?

De plus, s’il importe de savoir décrire et nommer un trouble, il importe encore plus de savoir le traiter, car c’est finalement le but, comme nous le précise Hubert. Pour guérir un patient ou au moins le soulager, il convient donc, non seulement de nommer et classer les psychopathologies repérées selon des symptômes (sémiologie), mais aussi d’en connaître les sources (étiologie) et de savoir comment y remédier (comprendre la pathogénèse).

Concernant les causes (étiologie) nous pouvons donc envisager au moins deux possibilités : soit elles sont d’origine psychique, soit elles sont d’origine physique… mais sans exclure que les deux puissent être mêlées. Quand il s’agit de classer, on s’aperçoit vite que « tout ne rentre pas dans les cases prévues » !

Nous noterons que cette distinction est assez fondamentale : si l’origine est physique,  le trouble est du ressort du médecin, si elle est psychique, le trouble est du ressort du psychothérapeute. Il ne s’agit donc pas du même praticien. Si elle procède des deux causes, les deux types de praticiens devront unir leurs compétences.

Hélas,  le côté psychologique des maladies somatiques, tant dans la genèse de la maladie que dans sa guérison a trop souvent été négligée.  Il en va de même pour les conséquences psychiques d’une maladie somatique : il est plus « facile » (même si ce n’est pas si facile que ça) à un médecin de diagnostiquer un cancer et de le traiter, que d’en gérer les répercussions psychologies dans la vie de son patient.

Grâce à la psychanalyse, le côté psychologique de certaines maladies a de plus en plus été considéré, et le concept de maladies psychosomatiques est apparu comme une évidence avec les anciennes recherches sur l’hystérie de Charcot et de Freud (manifestations physiques, où l’on trouve une source psychique ayant des répercussions corporelles).  Guy Besançon, professeur de psychatrie et de psychologie médicale, n'hésite pas à parler de « langage du corps »:

Le corps va s'exprimer d'autant plus en psychopathologie que le langage de la souffrance psychique sera réduit. (2005p.59)

2.2.  La « psychologisation sauvage »

A notre époque, cette psychologisation a eu tendance à prendre de plus en plus de place au point même que, quand ils ne savent pas de quoi il s’agit, un soignant ou un médecin étaient  tentés de dire « c’est dans la tête ». Le côté « psy » devint ainsi une sorte de « fourre tout » inacceptable. D’autant que certaines pathologies authentiquement physiques risquaient alors de ne pas être considérées avec justesse.

Je pense ici à une personne que j’ai eu en formation, qui dans son adolescence avait été longtemps suivie par un praticien en psychothérapie… sans succès… jusqu’à ce qu’on lui découvre une tumeur au cerveau qui, une fois opérée, libéra des symptômes initialement rebelles. Elle en a gardé (à juste titre) quelque rébellion contre les psys. Une autre personne,  une femme qui arrive en maternité, est diagnostiquée « mère vomisseuse » (sorte d’anorexie de la femme enceinte, suspectée de rejeter sa grossesse) et se trouve engagée dans un protocole psy assez lourd (dont isolement) alors qu’on lui trouve plus tard une hernie hiatale (source somatique de ses vomissements).

Dans des versions plus light nous remarquerons que, le manque de calcium rend nerveux, le manque de magnésium  rend vulnérable au stress, le manque de fer rend dépressif, les modifications hormonales peuvent aussi radicalement faire changer l’humeur… etc.

2.3.  Eviter l’excès psy

Face à cette problématique, les américains ont souhaité créer en psychiatrie une nosologie a-théorique, ne présupposant pas de la source pathogène. Ils choisirent ainsi de laisser libre  la découverte de la source des symptômes, que celle-ci soit d’origine psy ou d’origine physique. Ils réalisèrent alors le DSM (Diagnostic and Statistical Manual ou en français Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux) répertoriant soigneusement les symptômes  de façon à pouvoir faire un diagnostic sur lequel tous les praticiens de tous les pays pourraient se mettre d’accord. Après plusieurs versions successives, le document actuel est le DSM IV.

Par exemple, ce que la psychanalyse nommait « névrose obsessionnelle » devient ainsi « trouble obsessionnel », le mot trouble laissant le champ plus libre que le mot névrose quand à l’éventualité de la cause du symptôme obsessionnel. L’autisme devient lui  « trouble envahissant du développement ». De leur côté les membres de l’OMS firent de même avec le CIM pour l’ensemble des pathologies (CIM = Classification statistique Internationale des Maladies et des problèmes de santé connexes) Dans le CIM, au chapitre V (troubles mentaux et du comportement), les rubriques de F00 à F99 concernent les maladies mentales (Le CIM est consultable sur  le site de l’université de Rennes http://www.med.univ-rennes1.fr/noment/cim10/ )

Nous remarquons donc que l’idée de classer les maladies selon leur étiologie (leur cause) est ici abandonnée, ainsi que celle de les classer selon leur psychogénèse (processus menant de la cause au symptôme). Le choix retenu est de les classer essentiellement selon leurs manifestations, c'est-à-dire selon leur sémiologie, dans un but purement diagnostique.

Le projet louable de laisser le champ libre à la possibilité de causes autant psychologiques que physiologiques se trouve cependant un peu assombrit par le fait que l’a-théorisme annoncé est rapidement suspecté de vouloir « dépsychologiser » les psychopathologies (amenant juste une théorie différente ne faisant que s’opposer aux présuppositions initiales). Catherine Chabert, professeur de psychologie clinique et de psychopathologie, dans son traité de psychopathologie de l’adulte « Névroses » (Dunod 2008)  dénonce  une  classification 

« …au nom d’un a-théorisme aussi discuté que discutable » (p83). « Mais il semble dommageable, par exemple de n’envisager le lien entre le sujet et son environnement que sous l’angle de la transmission génétique, comme le proposent les tenants du DSM » (ibid p.164). « Dans le DSM, et plus particulièrement, en ce qui concerne la définition du trouble obsessionnel compulsif, toute référence à l’inconscient, au conflit interne et à la sexualité a disparu » (ibid p.161).

Cet « a-théorisme » risque de masquer une tendance à soutenir  de façon détournée une théorie conduisant progressivement à abandonner les anciennes considérations de Freud, Jung, Winnicott, Jaspers, sans compter  Wilhem Reich ou Gerda Boysen dans le domaine psychocorporel. Rebaptiser les psychopathologies « troubles » risque ainsi de conduire à abandonner progressivement les soins aux mains des praticiens en thérapies cognitivo-comportementales, ou aux seuls remèdes médicamenteux.

Ces risques de dérives ne doivent pas empêcher de donner toute  leur place aux TCC (thérapies cognotivo-comportementales) ou aux médicaments psychotropes. Il convient simplement de ne pas leur donner toute « la » place, et juste de leur donner « leur » place. L’ensemble des approches disponibles sont, le plus souvent, complémentaires et ne doivent pas s’exclurent les unes les autres. L’a-théorisme devrait permettre que les diverses possibilités de psychothérapie soient toutes aussi présentes les unes que les autres.

Nous remarquons en plus que, malgré la volonté a-théorique, l’emploi du mot « trouble » induit l’idée qu’il s’agit d’un trouble et n’envisage pas qu’il puisse aussi s’agir d’un éclaircissement. En effet, une personne peut avoir une manifestation psychologique déplaisante telle qu’une phobie, lui permettant de reprendre contact avec une part d’elle-même ayant un jour vécu une peur jamais reconnue. Dans ce cas l’appellation « trouble » est mal venue pour une «  manifestation » qui conduit vers un éclaircissement.

Afin d’être vraiment a-théorique et de laisser le champ ouvert à toutes les possibilités, la terminologie « manifestation » aurait été plus judicieuse. De « névrose obsessionnelle » nous serions passés à « manifestation obsessionnelle » plutôt que « trouble obsessionnel ». Si l’avantage du mot « trouble » est d’inclure aussi bien les causes psychiques que les causes physiques (on élargit donc le champ des possibilités étiologiques), de la même façon le mot « manifestation » inclut les possibilités que l’étiologie soit un trouble, aussi bien qu’elle soit  un éclaircissement (nouvel élargissement et meilleur ajustement a-théorique)

Puis, devant « tout » le savoir disponible en la matière, nous resterons humble… très humble ! Une fois que « tout » est étudié et classé, nous apprécierons le propos du Dr John Preston (docteur en psychologie) qui nous explique le désarroi auquel il a été confronté, après toutes ces années d’université, face à ses premiers patients : « qu’est-ce que je fais maintenant ? » Il en a même fait le titre du premier chapitre de son ouvrage « Manuel de psychothérapie brève intégrative » (Dunod Inter Edition 2003). En effet, en matière de psychothérapie, le patient a besoin d’un accompagnement et non d’un savant discours diagnostique, aussi juste et étoffé soit-il.

Rester ouvert à toutes les possibilités est une grande qualité… à condition qu’on soit vraiment ouvert à toutes les possibilités et surtout qu’au final, on soit réellement en capacité d’aider la personne en souffrance psychique

2.4.  Risque de l’excès somatique

La tendance est de prendre en compte les éléments purement biologiques pour l’approche et le traitement des maladies pouvant incontestablement être considérées comme « purement physique ». Mais les composantes du trouble sont tellement intriquées que l’approche purement physiologique peut nous égarer, même là où elle sont aussi incontournable que dans le cancer.

Barbara Andersen (Journal of Clinical Oncology 2004), professeur de psychologie au Centre d’étude du cancer de l’université de l’état de l’Ohio a réalisé une étude montrant que des sujets cancéreux suivant une psychothérapie, par rapport à un groupe témoin qui n’en suit pas (bien sûr tous deux traités médicalement) montrent une plus grande production  de lymphocyte T permettant de se défendre contre les cellules cancéreuse.

Attention danger : gardons nous bien de croire qu’une psychothérapie pourrait se substituer à un traitement physique en pareil cas ! (ce serait prendre de bien grands risques) Mais gardons nous aussi de négliger la composante psychologique qui fait partie d’une intrication des sources pathogènes, comme d’une intrication des sources thérapeutiques, et qui doivent toutes être considérées sans en exclure aucune. 

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3.      Symptômes (sémiologie)
et processus (pathogénèse)

Le classement des maladies, théoriquement souhaitable, peut être rendu bien délicat par une connaissance un peu aléatoire de l’étiologie (sources pathogènes) et de la pathogénèse (processus pathogènes). Ces considérations dépendent des théories utilisées et restent donc un peu dans le flou. Ainsi, les classements reviennent plutôt à des classements de symptômes (sémiologie) ou de syndromes (ensemble de symptômes). Il se peut même qu’il s’agisse parfois plus d’une simple nomenclature que d’un réel classement, d’où quelques confusions ou contradictions sur ce propos. Nous tenterons ci-après de dégager quelques principes éclairants.

3.1.  Inversion de sens

Les sens des mots "névrose" et "psychose" ont évolué  avec le temps au point de pratiquement interchanger leurs sens.

« Névrose » (inventé par le médecin écossais William Cullen en 1769 ) définit en principe ce qui vient des nerfs. « Psychose » (introduit par le baron Ernst Freiher von Feusterleben en 1845) définit ce qui vient de la psyché. L’origine est donc identifiée comme pouvant être soit d’ordre physique (nerfs), soit d’ordre psychique (esprit).

A partir de 1893, Freud récupèra le mot névrose  pour désigner les troubles psychiques. A ce jour, les  psychoses (signifiant « maladie de la psyché ») sont souvent traitées de façon psychiatrique avec des médicaments appropriés, et sont donc considérées comme un dérèglement physiologique à corriger, alors que les névroses (signifiant « maladie des nerfs ») sont plus justiciables d’une intervention non médicamenteuse psychothérapique (que celle-ci soit de type analytique, cognitivo-comportementale,  psychocorporelle ou familiale systémique).

3.2.  Trois types de psychopathologie

On peut distinguer trois types de psychopathologie : les névroses, les psychoses et les états limites (ou borderline). Selon Catherine Chabert  (Traité de psychopathologie de l’adulte Les névroses, Dunod 2008, p 379-380) nous trouvons ces trois types de psychopathologie en corrélation  avec trois types de rapports à la réalité (trois façons de gérer le monde intérieur par rapport au monde extérieur). Sans toutefois en décrire la source (étiologie), nous remarquerons ainsi trois façons d’aborder le monde, trois processus (pathogénèse) :

Névroses : La réalité intérieure vient compenser la réalité extérieure quand celle-ci n’est pas gérable. Le névrotique ajuste sa perception extérieure en fonction de ses perceptions intérieures. Marqué par une circonstance, par un vécu douloureux, cela induira ultérieurement, pour lui, une sensation de souffrance dans des situations analogues qu’il devra compenser. La perception intérieure prime sur la réalité extérieure qui, quoique dénaturée, existe toujours comme étant extérieure.

Psychoses : La réalité intérieure vient remplacer la réalité extérieure, qui alors disparaît au profit de ce qu’on croit percevoir (de type hallucination). Le monde extérieur n’est pas perçu réellement. Il s’y substitue une projection extérieure des réalités intérieures. L’individu ne franchit pas le pas vers la réalité extérieure. Il prend ce qui est intérieur pour ce qui est extérieur.

Etats limites : La réalité extérieure vient compenser l’absence de réalité intérieure. Nous trouvons ici l’inverse du processus observé dans la psychose. La sensation de vide intérieur étant insupportable, le sujet vient la remplir par le monde extérieur. N’ayant pas d’existence intérieure, il éprouve un vide qu’il va tenter de « combler » par les stimulations extérieures. Nous trouverons là par exemple les vulnérabilités à l’addiction.

Cette description en fonction des rapports de l’intérieur et de l’extérieur a le mérite d’être concise et assez claire. Néanmoins, si nous abordons les sources (étiologie) la situation se complique, comme nous allons le voir dans ce qui suit.

3.3.  Névroses

Dans les structures névrotiques, l’instance dominante est le surmoi qui se trouve en conflit avec le ça (Cours de psychologie2, Dunod, p245). Plus simplement nous dirons que les pulsions libidinales, venant du ça, ne trouvent pas la possibilité de se réaliser avec le moi à qui il revient de gérer le rapport monde-intérieur / monde-extérieur. Le moi est entravé par le surmoi qui lui impose sa logique limitatrice compte tenu des modèles antérieurs rencontrés.

Le moi est ce qui assure l’existence de l’individu par rapport à l’environnement. Cependant, le surmoi en limite l’expression. Dans les névroses, le monde intérieur pulsionnel du ça est trop puissant pour permettre au moi un ajustement satisfaisant avec le monde extérieur, d’autant moins que le surmoi limite les possibilités du moi

L’individu doit trouver d’autres chemins pour assurer son équilibre. Cela le conduit à réaliser des refoulements, des étayages compensatoires ou des symptômes pour dissimuler tout cela. En psychanalyse, le symptôme névrotique est vu comme un moyen de dissimuler le refoulement : 

« Les symptômes sont des défenses du moi contre le retour des représentations refoulées, leur apparition se fait selon un déroulement temporel spécifique dans la névrose obsessionnelle » (Chabert, Dunod 2008, p.179) 

Même en considérant quatre temps d’évolution du symptôme, il est considéré ici comme protection ou défenses (ibid p180). Cela est le contraire de la maïeusthésie où le symptôme est considéré comme une « porte » ou comme une « interpellation » conduisant vers une part de l’individu ayant besoin de reconnaissance et de réhabilitation. Nous verrons, à la fin de cet article, comment concilier ces différences majeures.

3.4.  Psychoses

Dans les structures psychotiques, l’instance dominante est le ça, qui se trouve directement en conflit avec la réalité (Cours de psychologie2, Dunod, p245). Plus simplement nous dirons que le moi n’arrive pas à se constituer pour gérer la situation (comme il le fait, même entravé par le surmoi, dans la névrose). L’absence de moi constitué, fait qu’il n’y a pas suffisamment de différenciation entre le « monde intérieur » et le « monde extérieur ». Ce qui habite le sujet est alors vu par lui comme étant « au dehors ». Ce « dedans » vu comme étant « au dehors » fait que la réalité perçue  ne correspond plus à la réalité effective (néanmoins, la notion de « réalité effective » mériterait de très nombreuses précisions, car qu’est-ce que la « réalité » quand personne ne la regarde ?).

Dans son Manuel de psychologie médicale Ernst Freiher von Feusterleben (cité in Cours de psychologie2- Dunod,  p 252) utilise le terme psychose pour désigner une « manifestation psychique de la maladie mentale » et celui de névrose pour désigner une « altération du système nerveux » pouvant provoquer ces mêmes manifestations. Comme nous l’avons vu plus haut la psychose est un terme qui désigne plutôt aujourd’hui des affections plus profondes que les névroses et dont les sources sont le plus souvent justiciables d’un recentrage médicamenteux (neuroleptiques) appartenant au monde médical de la psychiatrie, et dont on pourrait déduire que les causes (étiologie) sont plus d’ordre physiologique ou biologique. Cela n’en exclut pas pour autant la psychothérapie comme le souligne Jean-Pierre Charrier dans son excellent ouvrage Guérir après Freud (Dunod, Paris 2003) traitant de la psychothérapie des cas de psychoses.  

Pour résumer, la psychose se définit comme une altération du sens de la réalité avec inconscience de cette altération. Le psychotique ne se rend pas vraiment compte de son trouble.

3.5.  Etat limite ou borderline

Marcelli en 1981, Bergert en 1985 classent sous cette appellation tout ce qui n’est ni psychose, ni névrose (ces notions sont donc assez récentes). Il ne s’agit pas pour autant d’un état de transition entre les deux, mais plus exactement de types de personnalité (Manuel de psychopathologie psychanalytique Patrick Juignet - PUG, p.181). De tels patients ont des personnalités se situant dans la sphère du « normal », mais présentant des caractéristiques psychologiques se rapprochant de celles rencontrés chez des malades.

Nous trouverons souvent ici des dénominations pathologiques habituelles mais transformées avec des terminaisons en « ide » : schizophrène donne « de type schizoïde »,  paranoïaque donne « de type paranoïde », nous avons aussi « schizo-paranoïde »… De tels patients ne sont pas psychotiques, mais « état limite » ou, en anglais,  « borderline ».

Les caractéristiques en sont une adaptation sociale difficile, une vulnérabilité au sentiment d’abandon, un rapport à la réalité très instable, des tendances violentes ou dépressives face à la frustration, une fragilité conduisant aux tendances addictives… etc. Le moi est peu structuré et le monde extérieur vient compenser le vide intérieur.

Il s’agit de personnes en souffrance mais ne rentrant pas dans le champ des dénominations névrotiques ou psychotiques. De nombreux types de personnalité s’y rencontrent, si bien que cela concerne de nombreux comportements sociaux

Pour Patrick Juignet (ibid, p191), dans l’état borderline, le rapport à la réalité est très vacillant et le « Soi » peu structuré (nous pointerons cependant que pour Juignet, le Soi est une sorte de « Moi bis » et n’est en aucun cas le Soi de Jung, dont la valeur est plus existentielle que libidinale). Il considère que l’état borderline représente des personnalités qui sont  intermédiaires avec les différentes formes de psychose, que l’état borderline s’apaise avec l’âge, mais va souvent s’aggraver en milieu de vie, période où un individu se trouve confronté à plus de responsabilités (ibid p.185)

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4.      Les sources (étiologie)

4.1.  Quelques étapes

Philippe Pinel, aliéniste français né à Castres (1745) est en quelque sorte le père de la psychopathologie moderne. Comme nous l’avons vu, il remplace le terme de « folie » (fol = soufflet vide) par celui « d’aliénation mentale » (aliéné= étranger à soi même). Ce changement est particulièrement judicieux. Il fait en sorte que les malades mentaux ne soient plus enchaînés et participe ainsi à l’humanisation de leurs traitements. Il crée la psychiatrie, où à son époque le praticien se nomme « aliéniste ». Il donne un classement des maladies et penche pour un « traitement moral de la folie » : il estime qu’en immergeant le patient dans un environnement de rationalité celle-ci pénètrera le malade, qui ainsi sera guéri. Son approche a eu le mérite de mieux considérer le malade et d’humaniser son traitement… tout en imposant ce qui est estimé comme « rationalité » par l’entourage. Malgré la volonté d’humanisation, ce dernier point est discutable. Au fond, saurions nous dire ce qu’est la « vraie » rationalité ? Serban Ionescu (professeur à Paris 8) nous invite à remarquer que: 

« Le fou est celui qui se comporte comme sont sensés se comporter les fous » (Cours de psychologie 2 base méthode et épistémologie -R . Ghiglione et JF. Richard - Dunod 1994 Paris, p.243)

Plus tard, pendant que Freud (1856-1939) réalise son approche psychodynamique fondée sur ses deux topiques (inconscient, préconscient et conscient – ça, moi et surmoi) et sur la libido, Emil Kreapelin (1856-1926) bâtit minutieusement une nosographie inspirée des approches botanistes répertoriant les plantes. Le parallèle entre son approche nosographique et les botanistes est même souligné avec humour par Jean-Pierre Charrier  disant de Kreapelin qu’il est 

« …sans aucun doute le plus grand botaniste des fleurs du mal psychique… » (Guérir après Freud, Dunod 2003, p.29) 

« Emil Kraepelin a établit une classification systématique des maladies mentales en fonction de leur étiologie » (de leurs causes) (Dictionnaire Usuel de psychologie, Norbert Sillamy,  Bordas1993)

Kreapelin remplace le terme « aliénation » par «  maladie mentale » contre l’avis d’un de ses confrères contemporains Karl Jaspers (1883-1969) qui, dans sa « psychopathologie générale » de 1913,  « distinguait deux plans d’analyse et d’action possibles : les éléments qui relèvent du sujet et de son expérience que le clinicien approchera avec empathie (Einfühlung) dans une psychothérapie, et ceux qui relèvent de l’organicité qui devraient être traités à leur niveau » (Guérir après Freud, Dunod, p.28). Karl Jaspers a une approche particulièrement respectueuse et existentielle dans laquelle le malade est considéré comme un individu dont l’esprit est toujours présent : 

« Dans la vie psychique malade comme dans la vie saine, l’esprit est présent » (Karl Jaspers Psychopathologie générale PUF, les introuvables 2000, p274)

4.2.  Etude des sources pathogènes (étiologie)

Les sources pathogènes (étiologie) peuvent être d’origine sociale ou familiale (sociogenèse), d’origine psychologique (psychogénèse) ou d’origine organique (organogénèse ou biogénèse). Les deux premières causes relèvent de la psychothérapie, la troisième relève de la médecine psychiatrique. Je vous propose de parcourir en quelques lignes les façons d’aborder le sujet de quelques praticiens célèbres en psychiatrie ou en psychologie.

Philippe Pinel (1745-1826) considérait que le malade était devenu étranger à lui-même, du fait de causes morales. La sexualité par excès ou par défaut lui apparaissait déjà comme une cause pathogène.

Emli Kraepelin (1856-1926) considérait deux sources : l’une exogène, l’autre endogène. Les causes exogènes viennent des évènements de la vie. Les causes endogènes concernent des modifications de la personne psychique, liées à des facteurs héréditaires. Il considère aussi que le trouble mental peut résulter d’une prédisposition endogène rencontrant une circonstance extérieure à laquelle elle s’associe pour constituer le trouble.

Sigmun Freud (1856-1939), contemporain de Kraepelin, s’est orienté définitivement vers le « Tout Sexuel ». Certes, Pinel avait déjà remarqué l’importance de la sexualité, mais Freud en a fait sa base fondamentale, pour ne pas dire universelle Ceci est cependant à resituer dans le contexte pudibond et frustré de l’époque dans laquelle il a eu le mérite d’oser aborder ce sujet, tabou par excellence. Sa théorie psychodynamique l’a conduit à réaliser une psychopathologie détaillée. Au cours de l’évolution d’un individu Freud considère différents stades  et tout se joue en fonction de l’évolution ou de la régression à ces différentes étapes. L’essentiel tient dans le fait que la libido est, soit tournée vers le sujet lui-même (libido narcissique) soit vers l’autre considéré comme objet (libido objectale). Nous trouverons cependant une nuance venant adoucir l’idée « d’autre comme objet » en différenciant d’une part « la représentation de l’autre » qui est l’objet  et d’autre part « l’autre lui même », qui est considéré comme « référent objectal » (Manuel de psychopathologie psychanalytique Patrick Juignet, PUG 2001) Nous noterons néanmoins le peu d’humanité dans le fait que la libido aille, soit vers le sujet lui-même dans les phases narcissiques, soit vers la représentation que le sujet a de l’autre dans les phases objectales… car finalement « l’autre réel » reste étranger. Cela ressemble pourtant bien à de nombreux rapports humains !

Croyant au début à la réalité des événements traumatiques évoqués en cure psychanalytique par ses patients, il finit (enfin) par les remettre en cause en tant que réalité objective: 

« …,la scène de séduction, considérée jusque là comme le type du traumatisme psychique, n’est pas un événement réellement advenu ; il est, en fait la production d’un fantasme déterminé par l’activité sexuelle infantile » (Catherine Chabert - Traité de psychopathologie de l’adulte Névroses, Dunod, 2008, p.380), puis citant Freud : « il est donc nécessaire de tenir compte, à côté de la réalité pratique, d’une réalité psychique ». 

Naturellement pour Freud cette réalité psychique est avant tout sexuelle et c’est un a priori bien encombrant, comme nous le verrons plus loin. Mais cette découverte qu’il ne s’agit pas forcément de rechercher des circonstances réelles est un élément intéressant, évitant de rechercher des coupables ou des fautifs dans son histoire personnelle.  Sur d'autres époques que l'enfance, Guy Besançon, nous fait remarquer aujourd'hui que

On accorde depuis quelques années une influence importante aux évènements tels qu'une rupture ou un deuil dans le déclanchement ou l'évolution d'un certain nombre d'états pathologiques somatiques ou psychiques (2005, p.22). Même s'il est indéniable que de tels évènement jouent un rôle, il fait également le constat du risque qui consisterait à trop systématiser la recherche de circonstances objectives : Il est important de distinguer ce qui est manifestement inopiné, accidentel, en rupture avec l'histoire du sujet, de ce qui, au contraire, s'incère dans sa trame existentielle. C'est à ce moment qu'il conviendra d'apprécier la personnalité de base du sujet, sa façon d'être au monde, son organisation caractérielle. (ibid). Ses raisons sont différentes de celles de Freud, mais il invite à la même prudence en ce qui concerne le fait de considérer les circonstances comme source du trouble. 

Nous verrons effectivement dans la dernière partie de la