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Goûter un supplément de vie

La limite et la saveur

Avril 2007   -    © copyright Thierry TOURNEBISE

 

 

Ce document est une réflexion philosophique sur ce qui procure un supplément de vie. Cela ne vient pas, semble-t-il, de sa durée, mais de notre capacité à la vivre vraiment. Les philosophes Épictète, Marc-Aurèle, Épicure... nous en ont parlé au premier siècle. Mais des contemporains, y compris des scénaristes et réalisateurs de films aussi. Vous trouverez ici une réflexion originale tenant l'être humain en haleine depuis de nombreux siècles, et à travers différents moyens d'expressions philosophiques ou psychologiques

Sommaire

1-La limite et la saveur
L’illimité
La limite

2-Digérer plutôt que de rendre
Épictète 
Les doctes philosophes

3-Gestion intime de nourriture vitale
L’aboutissement et le chemin 
 L’évitement salutaire (énergie et survie) 
Les compensations (énergie et survie) 
Les symptômes (vie et individuation) 
L’accueil de soi (vie et individuation)

4-Les vides, outils de plénitude
L’affûtage du goût 
Les vides, sources de relief 
Les vides, contenants et contenus 
Être frustré…être dupe ? 
La dépression (expérience du vide)

5-Sensibilité retrouvée
La volonté sans le pouvoir
Toucher l’impalpable 
Le supplément de vie

Bibliographie -  Filmographie - Dictionnaires

Avant propos

Avoir le sentiment de vraiment vivre sa vie. Avoir cette délicieuse impression d’habiter les instants qui se présentent à nous et de ne pas perdre son temps. Faire que chaque moment soit vraiment occupé par la vie et non par les choses… En un mot développer le vécu d’une plénitude et éviter la folle course vers ce qui ne nous remplit pas.

La difficulté pour développer un tel thème est de ne pas le faire en donnant des préceptes plus ennuyeux et réducteurs les uns que les autres… et même surtout, en ne donnant aucun précepte du tout, car la vie appartient à chacun. Il est cependant intéressant de s’interroger à ce sujet, non pour définir ce qui serait bon et ce qui serait mauvais, mais juste pour examiner « ce qui est » et considérer ce qui conduit à un mieux être concret. Une sorte de regard phénoménologique (qui observe les phénomènes ressentis) permettant de mettre en relief ce qui nous donne ce sentiment de plénitude et ce qui ne nous le donne pas.

Mais ce regard phénoménologique se doit d’être subtile et de ne pas seulement considérer ce qui est grossier. Il se doit aussi d’aller toucher « l’impalpable ». Pour cela, comme nous l’avons vue dans le document sur la pédagogie (avec la gestion mentale), tous les sens seront en éveil, chaque sens permettant de traduire ce qui est flou pour un autre canal de perception. Nous aurons aussi à l’esprit ce que faisait Descartes, considérant concrètement qu’il était plus assuré d’être une « âme » (puisqu’il doute et pense) que d’avoir un corps (car bien qu’il le sente, des amputés sentant leur membres inexistants, cela ne prouve rien !). Nous voyons ici que le regard phénoménologique (regard sur le phénomènes ressentis) se doit d’être subtil s’il veut éviter l’impasse d’être réducteur au point de ne percevoir qu’une part étroite du monde.

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1 La limite et la saveur

Nous avons déjà vu, dans la publication de février 2007 sur la pédagogie, les liens étymologiques entre « savoir » et « saveur », entre « sapidité » (goût) et « sapiens » (sagesse). Notre capacité à percevoir la saveur des instants de vie vient justement du fait qu’ils sont limités. Il semblerait qu’il y ait un rapport entre la limite et la capacité à goûter.

1.1 L’illimité

Qui ne rêve pas de disposer de ce qu’il souhaite de façon illimitée? Chaque fois qu’une chose nous convient, en avoir plus, pour se trouver en situation d’abondance semble bien enviable. Cependant, l’expérience montre que ce qui devient abondant devient moins savoureux. Il ne s’agit pas ici d’édicter une sorte de règle de morale, mais de simplement faire un constat de ce qui se passe.

Les limites ne nous plaisent pas. Pourtant, l’absence de limites nous donne un vertige dans lequel il n’y a plus de goût. Quand on prend une photo, il convient généralement de mettre un premier plan car celui-ci, limitant l’espace, donne la mesure de ce qui s’y trouve. Il donne la profondeur et la mesure qui permettent d’apprécier ce qui se trouve dans le champ de l’objectif. Le même sujet, pris sans premier plan, ne flatterait pas de la même manière les « papilles » oculaires. L’illimité, parfois souhaité, est en fait pourvoyeur de vertige.

Placées dans une abondance extrême, les saveurs s’estompent au point que, celui qui a tout, cherche d’autres limites. Celui qui a des palaces veut des robinetteries en or, puis il y incrustera des pierres précieuses. Celui qui a réussit un exploit sportif en brique un autre encore plus extraordinaire. Celui qui a réussit à monter une entreprise cherche à en bâtir une autre. Celui qui a de la promotion en veut plus et celui qui a acquis une maison en veut une plus grande… Et celui qui a tout… que veut-il ? Il est embarrassé, car s’il ressent un mal de vivre, il ne peut plus en justifier la raison dans un manque extérieur.

Je fis un jour dans un restaurant l’expérience d’un verre d’eau minérale toujours plein, car le serveur n’arrêtait pas de le remplir à chaque fois que j’en buvais une gorgée. J’en éprouvais un malaise (léger mais étonnement présent) qui me mit un peu en colère contre cet homme à la fois zélé et incompétent. Puis me demandant plutôt ce qui me gênait dans son insistance, je découvris que c’était le fait qu’il me supprimait la limite naturelle du verre vide. (T.Tournebise, L’écoute thérapeutique, ESF 2005, p.174)

1.2 La limite

Il semble que le goût aille avec la mesure, comme si la mesure donnait la graduation, l’unité. « Trop de limites » est déplaisant, mais « pas de limites » ne convient pas non plus. 

La limite est pourvoyeuse de saveur. Le sage bouddhiste Thich Nhat Hanh  nous propose ainsi l’expérience d’une marche particulière : 

« admettons que vous naissiez au point de départ de votre marche A et que vous mourriez au point d’arrivé B. C’est votre durée de vie et vous marchez entre ces deux points en appréciant chaque pas. Comme vous savez qu’après le point B, plus rien ne vous attend, vous n’êtes pas pressés » (La paix en soi, la paix en marche - Albin Michel 2006, p.68).  

Il n’a ici aucune intention morbide en proposant une telle image. Son idée est simplement de faire remarquer à quel point la limite nous rend plus appréciable ce qui la précède. Alors que, sans cela, nous nous serions empressés d’arriver au point B (le but). 

Son image nous invite alors plutôt à savourer chaque pas et à vivre ce qu’il appelle une « marche consciente », vous donnant le sentiment que

  « vous êtes arrivés à chaque instant à destination de la vie » (ibid, p.23)

Chaque pas est une destination et un aboutissement, chacun des instants atteignent la vie, à chaque pas on est arrivé. Le paradoxe est de constater que, faute de « savoir vivre » il est nécessaire de « limiter » pour « être plus dans la vie ». Pour mieux goûter, marchant par exemple vers un arbre, il est alors utile de s’imaginer qu’arrivé à l’arbre ce sera fini. Cela permet alors de mieux savourer chacun des pas qui nous y conduit, de mieux prendre la mesure de ce que nous offrent chacun d’eux. Cela permet surtout de prendre conscience que le but n’est pas l’arbre, mais la vie, et que cette vie se trouve dans l’instant et non dans le but.

Le « carpe diem », si souvent cité sans nuance fut mal interprété comme « profiter du jour ». Ces mots ont été détournés en ce sens où ils signifient plutôt littéralement « cueillir le jour » (du latin Carpere qui signifie cueillir, et Karpos en grec : « fruit »). Nous noterons qu’il y s’agit de « cueillir » et non de « profiter ». Celui qui profite veut éloigner les limites alors que celui qui cueille sait en toute simplicité goûter ce qui se trouve là. C’est ainsi que pascal Duquesne (Georges) et Daniel Auteuil (Harry) dans le film « le Huitième jour » passent « juste une minute » de détente qu’ils savourent sous un arbre, lâchant ainsi prise d’avec le tumulte et les soucis (très nombreux pourtant dans cette histoire). A la fin de cette minute d’exception ils se disent en connivence « c’était une belle minute ! » (Réalisation et scénario de Jaco Van Dormael  1996)

De façon moins sage et même un peu loufoque (mais tellement juste) les scénaristes Steve Koren et  Mark O'Keefe nous proposent le film « Click » (réalisé par Frank Coraci en 2006). Il y s’agit d’un homme disposant d’une télécommande lui permettant de zapper les moments de vie qui lui semblent inutiles. Grâce à cette télécommande, quand il a un but, il va directement à sa réalisation (supprimant ainsi les moments fastidieux)…. Puis il arrive très vite  à la fin de sa vie (évidemment bien plus vite que prévu)… en réalisant qu’il n’a rien vécu ! Il s’agit là d’une comédie loufoque, très humoristique, reprenant cependant des éléments de sagesse profonde.

Dans le fait qu’une limite aide à goûter, je me souviens avoir travaillé, il y a plus de trente années à Paris, dans une entreprise proche d’un petit parc. Je décidais un jours d’abandonner le self bruyant de cet établissement où je déjeunais, pour ce lieu de nature où je pris désormais tous mes repas en lisant un livre, et cela par tous les temps, en toute saison. Ce fut à chaque fois un moment de bonheur dont je pris rapidement conscience que sa saveur était induite par sa limite. Je réalisai que si j’avais eu toutes mes journées de libres je n’aurais pas eu l’idée de venir manger dans ce parc et je n’aurais pas goûté ces moments délicieux. Mon manque de « savoir vivre » me rendait nécessaire cette limite pour savoir goûter l’instant.

On peut ainsi se demander si le fait que notre vie soit limitée ne contribue pas à lui donner un goût qui, sans cela, nous échapperait. Combien de personnes se sont mises à découvrir ainsi la vie après un choc, un deuil ou après être passé proche de la mort ?

Même sans aucun choc particulier, arrivant vers le milieu de son existence (40 ou 50 ans), un être développe un autre regard sur la vie. Il aspire soudain à une profondeur qui lui avait jusque là un peu échappée, même s’il y avait déjà pensé. A cette étape de son existence, il se met en quête d’un « plus de vie » sans trop savoir où le trouver, mais dont il sent la nécessité. Cela est sans doute en rapport avec au moins trois phénomènes : d’une part il réalise qu’ayant parcouru la moitié de son temps, celui-ci n’est pas illimité, qu’ensuite ses enfants étant partis de la maison une étape de vie vient de se terminer, puis enfin que ses parents, devenant âgés, ne sont pas éternels. Toutes ces choses il les savait, bien sûr !… Mais là il s’y trouve, il les éprouve, il les ressent, en prend la mesure dans « sa réalité ». Les étapes se révèlent concrètement avec un début, une réalisation, puis une fin. Son regard sur la vie en est changé ! Il peine cependant à trouver dans son environnement les repères qui le conduiront à ce « plus de vie » tant espéré, car les modèles disponibles sont plus axés sur l’« avoir », le « faire » et le « pouvoir » que sur l’« être » et l’« existentiel ». Alors il poursuit tant bien que mal sa quête et s’en débrouille, presque dans le secret de sa vie intérieure, car peu de gens sont prêts à l’entendre… Nous n’avons pas coutume de parler de ces choses là !

Comment se fait-il que toute la dimension d’une étape apparaisse au moment ou elle se termine ? Que celle d’un être apparaisse le jour où on le perd ? Comme nous venons de le voir, nous avons l’enfant, en pleine forme et réussissant sa vie… mais qui quitte la maison ! Nous avons aussi les parents qui, même s’ils sont en bonne santé, prennent de l’âge ! D’un seul coup, leurs précieuses existences apparaissent de façon plus aiguë à notre conscience ! Nous avons aussi parfois, dans un couple, l’un des deux qui quitte le foyer pour d’autres horizons. Celui ou celle qui est quitté découvre l’importance qu’avait la présence de l’autre (sauf, bien sûr, dans les cas d’extrêmes douleurs conjugales).

Le quotidien ordinaire, laissant croire à une « propriété illimité » de l’autre, en avait fait perdre la saveur. Nous croyions le connaître, l’avoir rencontré ! Nous n’avons souvent, hélas, rencontré que ce que nous imaginions ou attendions de lui. Naturellement, cette « propriété » (quel horrible terme) n’a qu’une illusion d’illimité. C’est même une illusion de propriété ! Aucun être ne devrait se considérer posséder un autre être. Un être, ça ne se possède pas, ça se rencontre. Il se trouve que c’est justement la limite qui redonne le goût… mais parfois aussi fait découvrir le goût de ce qu’on a manqué… le jour où on ne l’a plus. Alors, si on l’a manqué, c’est encore plus douloureux. Marc-Aurèle, empereur philosophe stoïcien, né en 121, disait : 

« … évalue, entre les choses présentes, celles qui sont les plus favorables, et rappelle toi avec quel zèle tu les rechercherais, si elles n’étaient point présentes » (Pensées pour moi-même Livre VII,  XXVII)

Épicure lui-même, dans sa lettre à Ménécée, nous fait remarquer 

« pain et eau dispensent un plaisir extrême, dès lors qu’en manque on les porte à la bouche » 

Nous remarquons effectivement que, dans l’abondance, ils semblent ne plus avoir de saveurs intéressantes. Les épicuriens et les stoïciens semblaient s’opposer et l’on a cru les épicuriens dans le profit inconsidéré. En réalité Épicure était dans la mesure, dans le goût et dans la capacité à savourer ce qui se présente. Il ne cherchait pas ce qui était goûteux, mais trouvait du goût en chaque chose.

Il conviendrait donc certainement d’être plus sensible à ce (et surtout à ceux) qui nous entoure, à mieux saisir les délicatesses  de ce que nous éprouvons et à ne rien en manquer. Il serait heureux que nous le puissions sans avoir besoin de limites. Mais les limites sont peut-être le sel de la vie sans lequel les saveurs nous échappent.

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2 Digérer plutôt que de rendre

Je suis désolé pour l’indélicatesse de cet enchaînement. Nous étions dans les saveurs et nous voilà dans le vomi !  Nous devons la judicieuse remarque qui va suivre à Épictète, philosophe romain du premier siècle.

2.1 Epictète

Sans prendre les stoïciens pour modèle je dois dire que j’ai été touché par le propos d’Épictète, nous rappelant qu’il ne s’agit pas de « parler des choses » mais de « s’appliquer à être ». Il remarque que trop de faux philosophes inondent les esprits qui les entourent de préceptes et de savoirs abondants… mais ne sont en réalité pas des philosophes. Ils ne font qu’étaler la nourriture qu’ils ont prise pour engraisser leur esprit, mais n’en ont produit aucune richesse.

Épictète dit exactement : « Il y a du danger à aller rendre d’abord ce que tu n’as pas digéré. Et lorsque quelqu’un te reprochera que tu ne sais rien si tu n’es point piqué de ce reproche, sache que tu commences à être philosophe dès ce moment là : car les brebis ne vont pas montrer à leur berger combien elles ont bien mangé, mais après avoir bien digérée la pâture qu’elles ont prise, elles portent de la laine et du lait ; toi de même, ne débite point aux ignorants de belles maximes ; mais si tu les as bien digérées, fait le paraître par tes actions ». (Manuel, Épictète XLVI)

Il nous donne une leçon pour les moments où nous assourdissons notre entourage de chose que nous ne maîtrisons ou ne connaissons pas vraiment. Il dénonce ainsi tous ceux qui, se croyant pourvoyeur de vérité, étalent une science qu’ils n’appliquent pas et dont ils n’ont aucun vécu.

2.2 Les doctes « philosophes »  

Concernant ceux qui ne font que connaître les textes et les idées, Épictète en dit qu’ils sont de « bons grammairiens » mais pas des philosophes (ibid, XLIX)

Nous retrouvons un propos analogue chez Descartes :

« Et nous ne serons jamais philosophe, si nous avons lu tous les raisonnements de Platon et d’Aristote, et qu’il nous est impossible de porter un jugement ferme sur une question donné : en effet nous paraîtrons avoir appris non des sciences, mais de l’histoire » (Règles pour la direction de l'esprit, Règle III, 1999, p43)  et parlant de l’érudit  « Celui qui est, comme lui, plein d’opinions et embarrassé de préjugés, se confie difficilement à la seule lumière naturelle car il a déjà pris l’habitude de céder à l’autorité plutôt que d’ouvrir les oreilles à la seule voix de la raison. » (Recherche de la vérité par la lumière naturelle 1999, p.898)

Il insiste sur le bon sens qui court le risque de s’évanouir avec l’amoncellement des connaissances. Si nous associons les pensées d’Épictète et de Descartes, nous constatons que tous deux sont extrêmement prudents face à la connaissance et estiment que le bon sens, la sensibilité et la capacité à vivre et expérimenter sont plus justes que l’accumulation de savoir.

Tant de penseurs se sont succédés et ont apportés chacun leur lot de réflexion, permettant à ceux qui les ont suivi de développer leur pensée propre, qu’il est parfois difficile d’y trouver son chemin. S’il semble important de savoir ouvrir son esprit à ce qui s’est dit, il importe bien plus de ne jamais s’y attacher comme à une doctrine, mais de garder sa sensibilité en éveil et son bon sens bien présent, afin que ce qui est pensé soit confronté à la réalité de la vie et ne soit pas qu’une brumeuse intellectualisation. Tout peut être remis en cause à chaque instant pour celui qui sait rester libre des idéologies.

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