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Le temps et la thérapie

durée et fréquence du soin
novembre 2026  -  © copyright Thierry TOURNEBISE

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« Le temps et la psychothérapie » n’est pas un sujet aisé. Combien de séances, durée de chacune d’entre elles, à quelle fréquence… ? Certaines approches sont brèves, d’autres sont longues. Mais que signifie « brève » ou « longue » ? La réponse mérite bien des précisions. Même si, ici, nous parlerons surtout de la maïeusthésie, nous n’oublierons pas les autres approches qui doivent être considérées avec nuance, sans oublier la qualité de leurs contributions au mieux-être. La qualité de chacune d’entre elles ne se résume en aucun cas à leur durée. La place du temps dans la thérapie mérite vraiment d’être interrogée subtilement.

Quand une manifestation psychologique perturbe le cours de notre vie, nous pouvons solliciter des séances de thérapie. Nous y avons l’espoir d’une libération, d’un mieux-être, d’un éclairage… de quelque chose qui rendra la suite de notre existence au mieux parfaitement sereine… sinon, au moins plus agréable, au pire moins pénible. Pour y parvenir, nous disposons des trois types de d’approches s’appuyant chacune sur une orientation différente :

-la psychopathologie (experte dans l’identification et la correction des dysfonctionnements),
-la
psychologie de la santé (experte dans l’identification et la mobilisation de ressources),
-la
psychologie de la pertinence (experte dans l’identification et l’accompagnement des justesses à l’œuvre dans la psyché).

Il se peut que plusieurs de ces approches soient nécessaires conjointement. Quand le dysfonctionnement est d’origine biologique et nécessite souvent des médicaments, il se trouve être alors du ressort de la médecine psychiatrique. Dans les cas où la psychiatrie est nécessaire, si d’autres approches se révèlent bénéfiques, elles n’en seront que complémentaires. Concernant l’origine purement psychologique, de nombreuses approches non médicales sont disponibles dans ces trois secteurs. Quelle sera la durée de la thérapie (de quelques séances à quelques années) et la durée des séances (de 30mn à 2h ou plus) ? Cela dépend des approches. Le rapport au temps comporte donc des différences considérables ! Il est essentiel d’en comprendre la raison, car toutes n’œuvrent pas sur les mêmes phénomènes et, pour aboutir, leurs contributions sont de natures différentes. La notion de temps en thérapie est un thème si délicat que ce texte comporte quelques redondances, nécessaires pour en apprivoiser les nuances.

Sommaire

1/ La durée totale
- Les thérapies brèves – Les thérapies longues – La durée de chaque séance

2/ En maïeusthésie
- Pas d’anamnèse ou presque pas – Accès direct – Aboutissement identifié – Continuer ou s’en tenir là

3/Un vécu hors du commun
- Souvent une grande nouveauté – Quelque chose de pourtant attendu – Quelque chose de savoureux -Problématique de la fin du symptôme

4/Ce qui peut motiver un autre entretien
-Une nouvelle manifestation – Une posture de chercheur

5/ Quand le symptôme persiste
- Différentes causes possibles – Impact sur la durée de la thérapie – Continuer à goûter ce type d’interaction – deuil du symptôme

6/Nourrir ce qui est affamé
- Les attentes fondamentales – Rappel concernant ces différents appétits – Fondamental besoin de reconnaissance – Avantages et risques du besoin de sens – Subtilité du besoin de transcendance – Incontournable besoin d’autonomie

7/Durées globales de la thérapie
- Sur une manifestation donnée - Nouvelles émergences -Concernant un besoin de communication – Coaching et moments didactiques – Rythme des rendez-vous
– Importantes nuances à propos du transfert - Toute une vie, jusqu’au bout, en autonomie - Sénèque et la durée de la vie

 

Bibliographie
Bibliographie du site

 

 

1    La durée totale

1.1 Les thérapies brèves

Les thérapies dites « brèves » se déroulent souvent sur quelques semaines, parfois quelques mois (TCC - Thérapies Comportementales et Cognitives). Certaines peuvent être quasi « immédiates » et se dérouler seulement sur quelques séances (par exemple Focusign [Eugene Gendlin], Thérapie holotropique [Stanislav Grof], IFS [Internal Family Système [Richard Schwartz] …). La maïeusthésie semble plutôt se situer dans la série des thérapies « quasi immédiates », c’est à dire pour lesquelles quelques séances suffisent : deux ou trois, parfois une seule. Même quand cinq sont nécessaires, cela reste extrêmement court !

Cependant, quand une personne se trouve libérée d’une manifestation qui perturbait sa vie, nous pouvons rencontrer plusieurs possibilités :

1/ Cette libération est définitive. Aucune autre séance n’est alors nécessaire par rapport à cet endroit de la psyché.

2/La libération est définitive, mais le patient a besoin d’un temps d’intégration tant le changement qui en résulte est déroutant (ce point sera détaillé ultérieurement). Cela peut se faire naturellement, mais aussi être accompagné en quelques séances supplémentaires.

3/ La libération est seulement partielle et temporaire : On peut s’attendre à une récidive, voire à un déplacement (c’est-à-dire à une manifestation différente conduisant vers la même source). D’autres séances sont nécessaires.

4/ Cette libération est vraiment définitive, mais d’autres zones de la psyché méritent d’être explorées au cours d’autres séances : Ici il ne s’agit pas de déplacements. Seule une zone spécifique a été investiguée (celle reliée à la manifestation inconfortable). D’autres entretiens peuvent être envisagés au fur et à mesure de nouvelles émergences, concernant d’autres zones de l’existence qui sont à rencontrer. C’est la situation la plus fréquente.

…Cette liste n’est certainement pas exhaustive !

Si malgré les séances il n’y a aucune amélioration, il est alors opportun d’envisager qu’une autre approche (ou au moins un autre praticien) soit nécessaire.

En maïeusthésie, on ne se permet jamais de prédire l’avenir ! On ne peut que constater que cela va mieux dans le présent… ce qui est déjà une très bonne chose. Pour la suite on ne le saura que plus tard, quand on y sera ! Il est donc impossible de prédire le nombre de séances qui seront nécessaires (même s’il en faut souvent très peu). On ne peut que constater le moment de l’aboutissement, en acceptant de ne pas savoir si cela sera définitif.

En maïeusthésie, il se révèle souvent que l’amélioration est stable, même après plusieurs années, cependant rien ne permet de l’anticiper avec certitude sur le moment. Cela est empiriquement observé, mais nous ne disposons hélas pas d’études scientifiquement menées pour l’attester, avec des pourcentages précis (à supposer que de telles mesures soient fiables car les résultats dépendront de ce qu’on aura choisi de mesurer). En l’état actuel des choses, on peut tout juste affirmer que cela va mieux « maintenant ». Si la personne accompagnée se sent mieux de façon durable après peu de séances, il s’agit bien d’une thérapie brève (c’est le cas le plus fréquent).

Dans le cours d’une vie, de nombreux événements peuvent affecter une personne. En ce cas il se peut qu’après un aboutissement elle ait besoin d’une nouvelle séance, parfois plusieurs années après. Cela reste une thérapie courte si les séances aboutissent rapidement à chaque fois.

S’il arrive que pour une problématique donnée il faille beaucoup de séances, la notion de thérapie brève devient discutable. Est-elle en ce cas une thérapie longue ? Ou bien doit-on envisager que ce type d’approche ne soit pas approprié ? En effet toutes les approches ne traitent pas des mêmes phénomènes, ni avec les mêmes moyens. Corriger un dysfonctionnement, retrouver une ressource ou accompagner une justesse à l’œuvre ne sont pas des orientations de même nature… même si toutes œuvrent dans l’espoir d’un mieux-être.

Nous remarquerons que, même sans problématique majeure, la vie est un chemin de conscience en mouvement permanent. Nous y avons des découvertes à accomplir durant toute notre existence. Des séances peuvent alors être demandées dans la durée. Nous sortons ainsi du champ de la thérapie brève… peut-être même sortons-nous du champ de la thérapie tout court !… car il s’agit plutôt alors d’un accompagnement de vie au fil des découvertes. Même si un tel accompagnement peut être fructueux, n’oublions pas tout de même que conduire la personne accompagnée vers l’autonomie reste essentiel.

1.2 Thérapie longue

Une thérapie sera considérée comme longue si elle nécessite plusieurs mois, voire plusieurs années. La psychanalyse, se déroulant parfois sur plus de cinq années, est pleinement dans ce cas. Il se trouve qu’il ne s’agit plus là « simplement » de se libérer d’une manifestation gênante, mais d’explorer l’entièreté de son existence en présence de l’attention bienveillante de son psychanalyste. Il en résultera des prises de conscience majeures, des résolutions de transferts, mais, il n’est pas toujours aisé de discerner quand l’analyse est « terminée ». Ici aussi, quand la « thérapie est terminée », cela ne signifie pas non plus qu’il n’y ait plus de recherches intérieures ou de découvertes à accomplir.

Les TCC, à vocation courte, peuvent cependant nécessiter une certaine durée (souvent quelques mois). Elles œuvrent sur un tout autre registre que la psychologie de la pertinence : elles visent à corriger des dysfonctionnements cognitifs et/ou comportementaux par touches successives, en respectant les possibilités du patient. C’est très différent de la psychanalyse : l’approche des phénomènes y est plus ciblée, avec un projet de désensibilisation ou de rééducation, plus que de prises de conscience (même si celles-ci ne sont pas absentes d’un tel parcours).

Quand il y a eu apaisement, la thérapie est accomplie. On se retrouve alors dans la même situation que pour les thérapies courtes. Le résultat est-il durable ? d’autres séances auraient-elles du sens ?

Bien évidemment, plus une thérapie est longue plus la notion de transfert s’y trouvera présente. Le transfert, dans sa version simple, reflète l’attachement du patient au praticien. De façon plus nuancée, c’est aussi souvent quand le patient voit inconsciemment en le praticien l’expression d’une autre personne de son passé (souvent un parent). Alors les anciens ressentis et les anciennes réactions ressurgissent. Lors de ce passé, celui qu’était le patient rencontra un danger, une peine, parfois il y fut ignoré. Ultérieurement, il aura tendance à avoir des comportements favorisant les situations réactivantes chez ses interlocuteurs. Nous verrons plus loin pourquoi cette étrange situation se produit.

Mais le transfert peut aussi être beaucoup plus subtile et s’entremêler avec le contretransfert du praticien : l’émotion de l’un étant ressentie chez l’autre…. nous y reviendrons ultérieurement plus en détail (§ 3.1 - 6.1 et surtout 7.6).

1.3 La durée de chaque séance

Une séance peut se dérouler selon les approches entre 30mn et 2h ou plus… cela représente aussi de belles différences.

La durée et le séquençage des séances est un aspect incontournable pour gérer les rendez-vous et ne pas trop faire attendre la personne suivante. Tous les trois quart d’heures, toutes les heures, toutes les heures et demie, toutes les deux heures… Dans la mesure où une durée déterminée est prévue, cela pose toujours la problématique de la fin de séance : comment le praticien s’y prend-il ? Comment le patient le vit-il ? Cette durée peut-elle varier et être plus ou moins longue ou courte en fonction des situations abordées ?

En maïeusthésie, la fin de séance est généralement marquée par un aboutissement majeur (pas forcément un aboutissement final). Selon la nature de cet aboutissent (« libération claire de la manifestation initiale par réhabilitation de la zone de psyché demandeuse d’attention », ou juste une « prise de conscience majeure ») la gestion en sera différente :

- En cas de libération majeure il est recommandé de ne pas poursuivre la séance au-delà de ce point (même s’il se produit au bout d’un quart d’heure). En effet, cela invaliderait le résultat avec un inconfortable parfum de « peut mieux faire ». En tout cas ne jamais poursuivre sans avoir pleinement validé le résultat accompli et vérifié que cela soit juste pour l’accompagné. Il n’y aura pas de séance suivante, sauf à la demande du patient. Ce dernier donnera de ses nouvelles au praticien (par email ou SMS) et il ne reviendra que quand il en ressentira le besoin.

- S’il s’agit d’une prise de conscience ou d’un apaisement partiel, une autre séance peut être envisagée en fin d’entretien (si le patient en est d’accord, car cela doit impérativement respecter son autonomie et sa liberté).

- S’il n’y a aucun aboutissement au cours de cette séance, celle-ci peut s’éterniser et il faudra tout de même la terminer (car au-delà de 2h il y a aussi la fatigue de l’accompagné). Il s’agit là d’un moment opportun où le praticien œuvre avec tact, proposant de remettre à une autre séance la suite de ce cheminement, si la personne est d’accord avec cette possibilité. D’autre part, le praticien sera toujours vigilant au fait de savoir si l’approche ou lui-même conviennent au patient. Il y a toujours l’éventualité que l’approche ne convienne pas à sa situation, ou même que la personnalité du praticien soit en dissonance avec celle du patient.

En ce qui me concerne, je séquence depuis longtemps mes séances sur deux heures. Cela permet un cheminement signifiant, sans crainte de manquer de temps. Cela offre une sécurité et un confort, tant pour le praticien que pour le patient… mais il m’arrive souvent de déborder ce temps de 10 ou 20 mn. D’autres fois, plus rares, nous n’avions pas besoin des deux heures. De ce fait je ne peux prévoir de recevoir plus de 4 personnes par jour.  

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2    En maïeusthésie

2.1  Pas d’anamnèse… ou presque pas

Pour le début d’une première séance en maïeusthésie, l’anamnèse (recueil de données concernant la vie et la santé du patient ou du client) est réduite à sa plus simple expression. En effet, un psychopraticien aurait beau tout savoir sur les faits de la vie de la personne qu’il reçoit, cela ne l’éclairerait pas sur la façon dont celle-ci les a vécus. Cela se résume quasiment à la question « que souhaitez-vous aborder aujourd’hui ? ». Ce point de départ, correctement accompagné, conduira là où il est nécessaire d’aller.

Bien-sûr, s’il y a des problèmes physiologiques, le psychopraticien s’enquerra toujours de savoir si un médecin a été consulté, ainsi que du diagnostic qui en a résulté. Les investigations psychologiques ne sont jamais censées se substituer à l’investigation médicale, même si elles peuvent toutefois la compléter. Une fois ce point éclairci, l’entretien démarre directement sur les manifestations émotionnelles, ou même somatiques, en accordant un soin tout particulier sur ce qui est éprouvé.

Grâce à Sándor Ferenczi (psychanalyste, 1873-1933), nous savons qu’il ne sert à rien de s’épancher plus qu’il ne faut sur les faits et de les ressasser… que cela peut même nuire à la thérapie et produire de nouvelles blessures ! Il s’agit plutôt d’en parler suffisamment, puis (à un moment qui ne peut être standardisé) de passer directement à la « rencontre de celui qu’était le patient quand il a vécu cet événement ».

Trop de temps passé sur l’évocation des faits n’est pas souhaitable. Il s’agit plus de se rencontrer que de se raconter, il s’agit plus d’une rencontre que d’une reviviscence.

Ce temps initial débutant la séance peut ici varier de quelques minutes, à plus d’une heure, voire davantage. Mais jamais plus que nécessaire et, naturellement, dans la mesure de ce qui est possible.

2.2 Accès directs

Le point de départ est essentiellement l’énoncé de ce qui préoccupe le patient (et cela à chaque séance). Le praticien invite celui-ci surtout à préciser le ressenti qui le préoccupe. Puis de précisions en précisions concernant ce ressenti, il arrive rapidement à la zone de la psyché qui est demandeuse d’attention.

L’attention est accordée à cette zone qui était en attente. Les éprouvés y sont validés dans leur nature et leur dimension. Si ce qui a été identifié est juste, le symptôme disparaît aussitôt. On ne peut pas parler de « guérison », mais simplement d’une manifestation symptomatique qui a cessé d’être nécessaire du fait que l’on a accompli ce à quoi elle servait (psychologie de la pertinence). Ce que le psychiatre Stanislav Grof avait parfaitement remarqué :

« L’apparition de symptômes ne représente donc pas seulement un problème, mais également une opportunité thérapeutique ; cette découverte constitue la base de la plupart des thérapies expérientielles » (Grof, 2010, p.87).

« Selon ce point de vue, toute tentative pour dissimuler ou soulager des symptômes devrait être considérée non seulement comme une fuite devant le problème, mais encore comme une interférence avec les tendances spontanées à la résolution de l’organisme » (Grof, 1996, p.389)

« Le thérapeute et le client doivent avoir une plus grande confiance en la sagesse de l’organisme du patient qu’en leur propre jugement intellectuel. L’expérience sera d’une nature curative s’ils supportent la découverte naturelle du processus et s’ils coopèrent intelligemment avec lui […]. » (Grof- 1996, p.397)

Dans une telle approche, il ne s’agit pas simplement d’une justesse verbale ou technique, mais aussi d’une justesse de la posture du praticien : il est « touché » par cet « Être émergeant » de la psyché de son patient, ainsi que par la confidence qui lui est faite. Puis il met en œuvre une validation simple et naturelle de l’éprouvé de celui-ci.

Ce qui est particulier en maïeusthésie, c’est que le patient sera aussi invité à valider lui-même l’éprouvé de celui qu’il était dans cette zone de sa psyché. Il ne s’agira pour lui, ni de revivre (reviviscence), ni de raconter les faits (discours), ni d’intellectualiser (d’analyser), mais d’accomplir une rencontre, une reconnexion, une réhabilitation, une remédiation.

2.3 Aboutissement identifié

Le psychopraticien en maïeusthésie saura identifier un aboutissement. Celui-ci peut être de deux natures : soit une remédiation, soit un déploiement.

2.3.1    Une remédiation accomplie :

La remédiation accomplie consiste en une réhabilitation, une reconnexion, une entièreté retrouvée. Le symptôme (la manifestation psychique) pointait vers une zone de la psyché qui avait été clivée (mise à l’écart) par nécessité de survie, à la suite d’un trauma.

Une nouvelle maturité permet de l’aborder avec acuité : devenir capable de distinguer entre l’événementiel (parfois terrible) et l’existentiel (toujours inestimable), puis de valider l’éprouvé dans sa nature (quoi) et dans sa dimension (à quel point). Il en résulte un délicieux sentiment de « retrouvailles » enfin abouties, et d’apaisement signifiant. Cet apaisement n’est pas la finalité recherchée, mais juste l’indicateur que la réhabilitation a été accomplie. IMPORTANT : seulement chercher à apaiser (supprimer le symptôme) reviendrait à tenter d’effacer le chemin vers celui qu’on était, plutôt que d’en accomplir la reconnaissance.

Au moment de sa réhabilitation, ce qui a été clivé peut alors se déployer dans l’entièreté de la psyché, et y occuper toute la place qui lui revient, en harmonie avec tout le reste, sans n’empiéter sur rien*.

*Une telle notion de « présence d’éléments chacun entièrement déployés dans l’entièreté, sans n’empiéter sur aucun autre » est irreprésentable mentalement. Il importe cependant de bien comprendre qu’il ne s’agit pas de la pièce manquante d’un puzzle que l’on remettrait à sa place, mais d’un élément qui se déploie dans l’entièreté de la psyché comme chaque autre élément.

Ainsi que le propose Pierre Teilhard de Chardin pour les atomes :

« Chacun d’eux a pour volume le volume de l’univers. L’atome n’est plus le monde microscopique et clos que nous imaginions peut-être. Il est centre infinitésimal du monde lui-même » (Teilhard de Chardin, 1955, p .40).

2.3.2    Un déploiement accompli

Un autre type de déploiement peut se produire : Il n’y a jamais eu de clivage, mais celui que le patient a à être ne s’est jamais révélé, jamais déployé. Il n’a pas osé l’être, n’en a pas eu l’opportunité, ou n’en avait pas conscience.

Si l’on tient à énoncer ce phénomène en termes de clivage, on peut éventuellement le considérer comme une sorte de clivage avec la psyché future. Cependant, il est plus juste de considérer que le patient est déjà cela mais que ça n’a pas eu l’opportunité de se déployer (monades de Leibnitz, contemporanéité de Maslow). Il peut arriver que le patient n’ait pas osé l’être par crainte de rejet, soit par la communauté, soit par sa famille, soit par convenances sociales ou croyances personnelles… en ce cas cela ressemble particulièrement à un clivage avec la psyché future, qu’il craint de rejoindre.

Un tel déploiement à accomplir aura été signalé par un symptôme récurant portant à le réaliser : un inconfort, un mal être souvent indéfinissable mais très profond. Le déploiement accompli s’accompagne d’un soulagement tout aussi profond, avec un sentiment existentiel d’être pleinement celui que l’on a à être.

2.4 Continuer ou s’en tenir là ?

2.4.1    Au cours de la séance, doit-on aller au-delà de l’aboutissement ?

Ce point, déjà abordé, mérite de nouvelles précisions. Que doit-il se passer après un aboutissement ? Il est essentiel pour le psychopraticien de comprendre que toute tentative de « faire mieux » risque de minimiser ce qui vient de se réaliser. Il peut s’en suivre un découragement face à cette dépréciation du résultat.

Si quoi que ce soit devait être ajouté, cela ne peut se concevoir sans avoir pleinement validé l’aboutissement qui vient de se vivre (ce n’est pas pour « mieux faire », c’est juste pour aborder autre chose). Après cette pleine validation, et seulement ensuite, d’autres points peuvent d’être abordés, s’il est pertinent de le faire et si le patient est d’accord avec cela.

Cependant, si l’aboutissement était majeur, il se peut que celui-ci ne souhaite rien de plus : après tout il était juste venu pour ça ! Ce sera donc à respecter, quand bien même cela se produirait après un quart d’heure (ce qui est rare, mais peut arriver).

2.4.2    Doit-on envisager une autre séance ?

S’il n’y a pas eu aboutissement, une autre séance semble souhaitable si le patient le veut bien.

S’il y a eu aboutissement, doit-il y avoir une autre séance ? Le premier critère est que le patient doit être toujours libre de son choix. Systématiser une séance suivante peut créer une dépendance et c’est contraire aux principes de la maïeusthésie. Le psychopraticien y vise l’autonomie de celui qu’il accompagne.

Comme nous l’avons vu, il n’y a jamais de prédictions sur la suite, et l’accompagné sera invité à recontacter le psychopraticien seulement si besoin, au moment où il en éprouvera la nécessité. S’il n’y a pas de nécessité à revenir, le patient sera cependant invité à donner de ses nouvelles par email ou SMS (le plus simple) car il semble superflu qu’il prenne rendez-vous juste pour dire qu’il va mieux !

Cependant, cette liberté offerte peut quelquefois produire un effet inattendu : un sentiment d’abandon ! Donc, si tel est le cas, il y aura toujours la possibilité d’un autre rendez-vous… mais aussi avec la possibilité de l’annuler s’il se révèle inutile… et c’est toujours le patient ou le client qui décide.

Qu’est-ce qui peut alors justifier de nouveaux entretiens ? La thérapie devrait-elle se poursuive au-delà du résultat attendu ? La thérapie devrait-elle se poursuive en cas d’absence de résultat ? Qu’est-ce qui pourrait justifier qu’un client réitère sa demande ? Avant d’aborder ce point, examinons quelques possibilités de ce qui peut être éprouvé lors des séances.  

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3    Un vécu hors du commun

3.1 Souvent une grande nouveauté

Le client ou le patient arrive souvent en séance avec un inconfort majeur, une manifestation psychologique qui perturbe sa vie. Cette manifestation symptomatique le bouleverse, pèse dans son passé, encombre son présent et assombrit son avenir.

En maïeusthésie, la séance ne nécessite pas de remuer son histoire, ni d’y chercher des « fautifs », mais juste d’y accomplir des rencontres. Tout y est respecté, surtout qui il est, avec ce qu’il ressent. Plus encore que de recevoir du respect, il constate que la personne qui l’accompagne est touchée par ces rencontres. Le psychopraticien ne se contente pas ici de les accompagner : il s’y trouve que s’il y a une réjouissance de contacter la vie qui s’y manifeste.*

*Lire la publication de février 2017 « Réjouissance thérapeutique »

Un entretien en maïeusthésie amène celui qui est accompagné à vivre une expérience hors du commun. Il est profondément entendu dans ce qui le préoccupe. Il est rencontré par une personne qui le considère sans aucun jugement, ni envers lui, ni envers ceux dont il se plaint (sans que sa peine n’en soit niée pour autant). Il est délicatement accompagné dans les justesses qui sont à l’œuvre en lui. Ce qui émerge y est généreusement accueilli avec  une bienveillance sensible à la pertinence. Il est amené à en éprouver un sentiment de complétude où ses bases se consolident et où son futur peut se dessiner.

Il est rare dans notre vie sociale, ou même familiale, de pouvoir évoquer ses peines sans soulever chez l’autre quelques conseils, quelques tentatives de résoudre, ou pire encore de soulever des jugements envers ceux dont on se plaint… voire envers soi-même (« finalement tu l’as un peu cherché ! »).

Une simple écoute venant révéler le « tissus » de notre existence est bien plus rare… et le fait que celui qui écoute s’en ressente privilégié, existentiellement nourri et honoré… ça c’est encore plus rare !

Cela peut être confondu avec un transfert, mais cela n’a rien à voir avec une résurgence du passé. Il s’agit juste d’un besoin fondamental enfin nourri.

3.2 Quelque chose pourtant d’attendu

Bien que ce besoin ontique soit rarement nourri, au point que parfois on ne sache même plus qu’il puisse exister, il sommeille discrètement en nous. C’est une sorte de nécessité existentielle archétypale, c’est-à-dire fondamentale et commune à tous.

Sans toujours le savoir consciemment, finalement c’est ce que tout Être attend. Même s’il ne sait ni le formuler, ni clairement le rechercher, il sait le reconnaître quand cela se produit. C’est une quête profonde, souvent discrète, même inconsciente. Tant que les besoins ontiques ne sont pas nourris, tout le reste demeure insatiable, comme nous l’a si bien fait remarquer Abraham Maslow. Il appelle cela les « besoins ontiques » (besoin de reconnaissance, d’amour, de considération, de justice, de justesse, d’harmonie… etc.). Sans leur satisfaction, l’insatiabilité des autres besoins demeure, quoi qu’on y apporte de plus. Les besoins ontiques pourraient être considérés en termes de finalités à rejoindre (nous y sommes comme « tractés » là où nous sommes attendus) alors que les besoins physiologiques ou psychosociaux pourraient être considérés en termes de buts à atteindre (propulsés par le manque vers des objectifs successifs, mais insatiables car manquant toujours de l’essentiel).

3.3 Quelque chose de savoureux

Loin d’être seulement thérapeutique, cette situation d’entretien en maïeusthésie vient nourrir notre besoin existentiel de reconnaissance, de proximité sociale, d’harmonie intérieure, et même apporte une nouvelle possibilité de vivre avec le monde dans lequel on se sent désormais davantage exister… on y découvre que l’autre peut se sentir touché par notre propre existence !

C’est un peu comme si, après s’être contenté de fast-food, ne sachant pas qu’il existait autre chose, on découvrait soudain la gastronomie. Cependant, là il ne s’agit plus de nourrir le corps, mais de nourrir l’âme, le cœur, l’esprit, notre humanité, la dimension qui nous constitue, dont nous avons toujours eu l’intuition… (sans pour autant oser le penser).

Cela, qui nous est pourtant naturel, et qui constitue notre socle d’humanité, est devenu une sorte de denrée rare, presque intimidante, voire inquiétante (certains peuvent se demander : qu’est-ce que ça cache ?). Alors de le vivre sans équivoque, avec une liberté inaliénable et une savoureuse sécurité… c’est un peu comme avoir retrouvé ses humaines racines. Quand on touche de telle choses, on ne souhaite pas que cela s’arrête !

3.4 Problématique de la fin du symptôme

Il n’y a pas que ces saveurs exceptionnelles qui peuvent conduire à souhaiter d’autres séances. Au moins trois autres phénomènes peuvent parfois accompagner la fin du symptôme… et, paradoxalement, faire même regretter sa disparition, qui devient ainsi source de nouvelles difficultés.

3.4.1    Presqu’un deuil

Le premier point, sans doute le plus étonnant, est que cela peut parfois être vécu comme un deuil. Alors que la quête de s’en défaire a été tenace, ne plus l’avoir, c’est perdre « ce à côté de quoi on a vécu jusque-là », et se retrouver démuni de ne plus l’avoir. Un peu comme si ce « travers » était presque devenu une sorte de repère, d’appui, voire de compagnie, insupportable certes, mais quand même venant adoucir la solitude. Ne plus l’avoir plonge alors le patient dans le dénuement !

Afin de remédier à cette éventualité, il sera alors utile d’honorer le symptôme, et surtout « celui qu’on a été, qui l’a porté durant autant de temps », afin d’aboutir plus complètement à l’accomplissement de la remédiation ou du déploiement.

Cette situation de « deuil du symptôme », quand elle se produit, peut ainsi être adoucie. Mais surtout : celui qu’on était, et qui portait cela, mérite d’être honoré. Ce n’est pas un endroit de sa vie dont on se débarrasse, mais un endroit de sa vie grâce auquel on a pu accomplir ce qu’on vient de faire… donc, honneur et gratitude !*

*Lire la publication de septembre 2019 « Honorer le porteur de symptômes »

3.4.2    Risque d’un clivage avec celui qui portait le symptôme

Quand on omet cette étape, il y a le risque que celui qu’on était avec ce symptôme ne devienne une sorte d’épouvantail inquiétant qu’il faut éviter à tout prix. Cet épouvantail est parfois même volontairement brandi, par quelques praticiens maladroits, dans l’espoir de préserver de la rechute, pour ne pas « redevenir ainsi » ! Or cela produit alors hélas l’inverse. En fait il n’est aucunement une figure inquiétante de notre existence. Il est au contraire un contributeur majeur, à honorer afin de parfaire notre complétude. Si on l’oublie, ou pire si on le rejette, cela engendre un nouveau clivage à gérer… qui devient alors source de la rechute que l’on voulait pourtant éviter. Cela est particulièrement vrai dans les situations d’addictions (alcool, drogue ou autre). La menace de « l’épouvantail » est une fausse bonne idée qui produit l’inverse du résultat attendu. D’autant plus que ce porteur de symptômes a pris soin du mémorial*, afin de ne pas perdre la trace de ce qui était à rencontrer en soi.

*voir la publication de novembre 2020 « Mémoire et mémorial »

3.4.3    Le besoin de continuer à goûter l’existentiel

Ce point est sans doute le plus délicat. Alors que notre besoin ontique vient d’être pleinement satisfait par l’accompagnement qu’on a reçu, sommes-nous prêts à retourner dans une vie quotidienne où cette dimension est plus rare, voire parfois quasi absente ? S’y trouve-t-elle suffisamment ?

En fait elle n’en est pas totalement absente, et il nous appartient de l’y amener, ou de l’y favoriser. Libéré du « poids de ce vide que l’on portait » cela devrait être plus accessible. Comme tout le monde le cherche, ça ne devrait pas être si compliqué ?

Pourtant, nous l’avons vu, cette dimension fait parfois un peu peur, et nous manquons d’apprentissage pour que nos interlocuteurs puissent l’apprivoiser simplement et naturellement. Concernant ce rapport à autrui, il ne s’agit plus de thérapie, mais de formation ou de coaching.

Sans être conscient de cela, le risque est alors que le patient trouve plus de Vie dans les accompagnements que dans sa vie quotidienne (souvent désignée comme la « vraie vie »… mais où est la « vraie Vie » ?). Il peut alors devenir dépendant des entretiens qui permettent de continuer à goûter cette saveur existentielle trop rare dans sa vie « ordinaire ».  

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4    Ce qui peut motiver un autre entretien

4.1 Une nouvelle manifestation

Le plus raisonnable pour un client ou un patient est de prendre un rendez-vous quand il éprouve une difficulté, une manifestation, un symptôme qui viennent troubler sa vie, ou au moins qui interpellent son attention, parfois suite à un événement majeur qui l’a troublé. Au cours de cet entretien il découvre une façon d’aborder la vie présente, passée, voire future (biographique, transgénérationnelle, transpersonnelle).

Si tout se passe bien le symptôme disparaît une fois que l’on a accompli ce à quoi il servait. Si le praticien y a pensé, il aura même pu honorer le porteur de symptôme, diminuant ainsi considérablement le risque de rechute. Peut-être quelques éléments de coaching lui auront ensuite été dispensés concernant la façon d’aborder son environnement actuel.

Ultérieurement, un autre thème peut surgir. On verra ainsi une personne redemander une consultation plusieurs années après (finalement un « rythme raisonnable » !). Le nouveau thème sera abordé et accompli. Il se reposera alors de nouveau la question de savoir si d’autres séances sont pertinentes, sachant qu’à chaque fois, pour un thème donné, une ou quelques séances suffisent.

Il y aura toujours d’autres thèmes… durant toute l’existence, jusqu’au dernier souffle ! C’est pourquoi l’autonomie reste essentielle, avec une nouvelle façon de considérer ce qui est ressenti.

4.2 Une posture de chercheur

La posture de chercheur peut être une nouvelle raison de consulter. Le sens ici n’est plus de revenir à « cause d’une manifestation inconfortable », mais de « mieux comprendre l’existence », de se placer dans une sorte de philosophie existentielle venant habiter notre quotidien.

Le fait d’être accompagné dans une telle recherche peut faire sens, à condition que celui qui accompagne invite toujours à l’autonomie. Celui-ci ne devrait pas devenir une sorte de « directeur de conscience », mais seulement accompagner des émergences de Soi, censées se révéler et se déployer selon sa propre nature et non selon quelque doctrine que ce soit. Le praticien n’y est aucunement en « savoir absolu » ! Il y est aussi un « chercheur ». Il peut même y être enseigné par son patient… ainsi que nous le confia Donald Woods Winnicott quand il commença son ouvrage « Jeu et réalité » (1975) par une dédicace à l’attention de ses patients : 

« Merci à tous mes patients qui ont payé pour m’instruire ».

Aussi pertinente que soit une telle démarche, elle ne devait pas déboucher sur une dépendance. Elle ne peut qu’être transitoire, toujours tournée vers un horizon d’autonomie. Sachant qu’il s’agit de quelque chose qui se poursuit jusqu’à la fin de la vie, l’autonomie* est essentielle.

*La notion d’autonomie est délicate, car il s’agit de pouvoir décider par soi-même, tout en étant clairement en respect de notre environnement. Décider par soi-même, mais en étant dans le respect d’autrui, cela suppose d’être dans l’assertivité.

5    Quand le symptôme persiste

5.1 Différentes causes possibles

Quand les symptômes persistent, il y aura d’autres entretiens. Attention cependant car il peut y avoir différentes raisons pour lesquelles ils persistent :

Commençons par les deux « plus simples » :

A/Le praticien ne convient pas du tout au patient. Il serait plus juste alors de changer de praticien ;

B/L’approche ne convient pas au patient, il serait judicieux ici de changer d’approche de psychothérapie. Attention, ne jamais sous-estimer que le patient puisse avoir besoin d’un accompagnement médical ou psychiatrique, dont l’accompagnement maïeusthésique ne serait qu’un complément.   

Bien-sûr il y a d’autres possibilités :

C/ Le praticien convient au patient, ainsi que l’approche et sa mise en œuvre, mais il faut plus de temps. Il arrive tout simplement que plusieurs séances soient nécessaires pour aboutir à un apaisement signifiant sans que l’approche ou le praticien ne soient en cause.

D/ Tout convient parfaitement, même sans doute trop ! Le patient ne souhaite pas que ces moments de communication de grande qualité cessent. Hélas, il a besoin d’avoir une raison pour revenir… la persistance du symptôme peut en être une… ainsi que la multiplicité de ceux-ci (cela se passant de façon non consciente).

E/ Ainsi que nous l’avons vu précédemment, il se peut aussi que la disparition du symptôme, pourtant tellement souhaitée, soit vécue comme un deuil quand celui-ci a été pour le patient, pendant une si longue période de sa vie, comme une sorte de présence familière, de compagnie, voire une justification expliquant ou excusant mille choses. Je reviendrai plus loin sur ce point. Le patient doit aussi apprivoiser cette « nouvelle vie » et reparamétrer ses structures intimes et ses repères.

5.2 Impact sur la durée de la thérapie

Dans la première situation où, soit le praticien, soit l’approche, ne correspondent pas au besoin du patient, la réponse est simple : changement de praticien et/ou changement d’approche.

Pour la suivante, quand il faut plus de séances parce que la situation le nécessite, là aussi, c’est assez simple : on fait plus de séances… de quelques-unes à de nombreuses, sur quelques semaines… ou plusieurs mois, voire une année ou plus. Celles-ci se réaliseront à un rythme raisonnable, flexible, en fonction du cheminement et des possibilités : en maïeusthésie, rarement une fois par semaine, plutôt une fois par mois, par trimestre… Cette situation est plutôt rare car le plus souvent quelques séances (parfois une seule) suffisent concernant un symptôme donné. Comme nous l’avons vu, dans ce cas, ceux qui ont consulté ne reviennent que plusieurs années plus tard, si une autre manifestation le justifie. Il n’est pas rare que le praticien n’ait de leurs nouvelles à long terme que par les personnes que ces derniers lui auront adressées.

Les situations les plus délicates sont les deux dernières :

-       1/ Avoir une raison de revenir pour goûter cette qualité d’interaction, de communication (trop rare dans la vie quotidienne, dite « vraie vie » ;

-       2/ Vivre difficilement le deuil du symptôme qui a accompagné toute une vie. Il est nécessaire d’apprivoiser cette « nouvelle vie » et de reparamétrer ses structures intimes et ses repères.

5.3 Continuer à goûter ce type d’interaction

Si rien ne justifie de se tourner vers une autre approche et que la personne souhaite revenir pour bénéficier de la qualité de l’échange avec le psychopraticien, elle doit pouvoir le faire sans avoir à justifier d’un nouveau symptôme, ni de la persistance du symptôme initial.

D’autre part, l’accompagnement peut prendre l’allure d’un accompagnement de vie, de partages et de réflexions sur l’existence, de cheminement personnel vers le fait d’être pleinement soi avec une qualité d’interaction avec autrui.

Il conviendra cependant pour le praticien en maïeusthésie de ne pas trop encourager des séances trop régulières ou trop rapprochées… sans pour autant en rejeter la demande. Délicat équilibre, car l’autonomie (décider par soi-même) est toujours à privilégier.

5.4 Deuil du symptôme

L’autre point délicat est la notion de « deuil du symptôme ». Le patient a vécu avec celui-ci pendant tant d’années que cette manifestation en est devenu pour lui comme une compagne de vie… encombrante certes, mais venant plus ou moins compenser un sentiment de solitude, ou d’inutilité, parfois même venant y apporter un sens : s’en occuper sans cesse. Sa disparition soudaine peut laisser un insoutenable sentiment de vide. Certains parleront de « bénéfices secondaires », mais ici, plus respectueusement, nous constaterons une tentative de continuer à vivre malgré un manque existentiel que le symptôme permettait de ne pas voir (pour ne pas trop en souffrir).

Dans ce cas, la rapidité de la thérapie peut être déroutante, car le patient n’a pas le temps de s’habituer à l’absence de son symptôme par une diminution progressive. Il se retrouve soudain confronté à quelque chose de bien plus vaste.

Cela souligne l’importance de valider ce que le symptôme a apporté pendant toute cette durée de l’existence (il n’est aucunement à diaboliser). Il a permis d’identifier et de valider en soi ce qui appelait l’attention. Ainsi que nous l’avons vu, il s’agira même d’honorer le « porteur de symptômes » qu’il a été pendant toutes ces années où il a maintenu ce « mémorial »* actif afin de ne pas manquer la complétude à accomplir. Celui qui a supporté la vie avec ce symptôme mérite d’être remercié chaleureusement pour la peine qu’il y a éprouvée, d’autant plus grande qu’autour de lui tout le monde aura voulu éteindre ce signal, pensant bien faire !

*voir la publication de novembre 2020 « Mémoire et mémorial »

Puis face à cette nouvelle vastitude, puisqu’il ne s’agit plus de s’occuper de ce travers, un apprentissage de vie reste à aborder : nourrir la dimension ontique ! Le patient peut parfois peiner à apprivoiser cette « nouvelle vie » et reparamétrer ses structures intimes et ses repères.  

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6    Nourrir ce qui est affamé

6.1 Les attentes fondamentales

Au cours d’un entretien, il importe de nourrir les différents besoins existentiels de la personne accompagnée. Cela fait partie intégrante de la thérapie, même si le phénomène thérapeutique se situe aussi au niveau des remédiations au cœur du Soi. Ces besoins ontiques devront être nourris au niveau du patient lui-même, mais aussi au niveau de Êtres émergeants de sa psyché au cours de la séance, que ce soit dans le biographique, dans le transgénérationnel ou dans le transpersonnel.

Il ne s’agit pas là de transfert du patient vers le praticien dans sa version « attachement* », ni dans celle de la reviviscence d’un vécu difficile avec un parent. Il s’agit juste d’une nourriture existentielle (ontique) fondamentale, accordée là où elle est nécessaire, au cœur de la psyché (présente, passée ou future).

*Concernant l’attachement, vous pouvez lire la publication de décembre 2025 « Amour et attachement ».  

Toute la délicatesse accordée au patient doit aussi exister envers ces Êtres émergeants, tout en respectant les tensions, les colères, voire les haines… tout devra être pris en compte avec la même délicatesse et la profonde reconnaissance de chacun, sans que cela ne soit au détriment de qui que ce soit*.

*Voir la publication de novembre 2016… « Sans rancune ni pardon »

6.2 Rappel concernant ces différents appétits

Nous avons une magnifique description de ces appétits, sous forme de besoins, grâce à Abraham Maslow :

-Besoins ontiques (reconnaissance, amour, esthétique, harmonie, justesse…)
-Besoins psychosociaux (sécurité, appartenance, estime)
-Besoins physiologiques (nourriture, sommeil, sexualité, santé…)

Nous retiendrons une précision essentielle : selon lui, sans la satisfaction des besoin ontiques, tous les autres besoins resteront insatiables quoi qu’on apporte en plus.

La psychologie positive nous ajoute quelques magnifiques précisions :

-Besoin de ressentir des émotions positives (joie, gratitude, sérénité, espoir).
-Besoin de proximité sociale (besoins de contacts, à différencier du besoin d’appartenance).
-Besoin de compétences (mettre en œuvre ce qu’on sait faire).
-Besoin eudémonique (besoin de sens, besoin d’accomplissement).
-Besoin hédonique (besoin de plaisirs).
-Besoin d’autonomie (besoin de pouvoir décider par soi-même).

*Voir sur site la publication de juin 2029 … « Les besoins »

Nous pourrions ajouter le Besoin de transcendance* qui semble habiter quasiment tous les Êtres de tous les peuples face au mystère de la Vie. Il pourrait se rapprocher du besoin de sens, mais au-delà de l’intellect et de la rationalité. Trouver du sens au-delà de la rationalité est alors un véritable défi !

*Liste des vertus  conduisant à « Une bonne vie » selon Peterson et Selingman (« Traité de psychologie positive » p.50 De Boeck 2011) : sagesse, courage, humanité, justice, tempérance, transcendance.

Dans la suite, nous allons revisiter les besoin clés à satisfaire dans une thérapie.

6.3 Fondamental besoin de reconnaissance

Le besoin de reconnaissance fait partie des besoins « ontiques » selon Maslow. C’est certainement le plus important. Quand il est nourri il donne le sentiment d’exister. Il ne s’agit aucunement de compliments qui flattent l’égo, mais plus justement de la réjouissance éprouvée par l’interlocuteur qui nous rencontre. Cela confère toute la légitimité au Soi que l’on est. Cela ne gère pas le problème du patient, mais lui permet de l’aborder de la meilleure façon.

Cette réjouissance sera présente aussi à chaque Être émergeant de la psyché qui se présentera au cours de la séance. La subtilité de l’approche d’un praticien est de permettre au patient d’avoir lui-même cette attitude envers les « Êtres émergeants » au sein de sa psyché (tout en respectant les moments où il ne l’a pas).

N’oublions pas que le mot « thérapie » est un terme bien pompeux pour juste dire qu’on va restaurer l’état communicant entre le sujet lui-même et ce qui émerge en lui, qui appelle son attention, qui a été mis à l’écart à l’occasion de moments traumatiques. Pour accomplir cela naturellement, il aura juste à accroître son acuité, permettant ainsi de distinguer entre les Êtres (inestimables) et les faits ou les choses (de valeur positives [sources de bonheur], négatives [sources de souffrance], ou nulles [sans effet]).

Notons que, de cette façon, le philosophe anglais John Stuart Mill évoque plus simplement la notion de « utile », plutôt que de « positif », concernant ce qui procure du bonheur : « est utile ce qui procure du bonheur à la personne elle-même, ainsi qu’au plus grand nombre… et à tout ce qui vit ! ».

Le mot « thérapeute » vient du grec « therapeutês » :

XVIIIe siècle. Emprunté du grec therapeutês, « qui prend soin de, serviteur ; serviteur ou adorateur d’un dieu » et « qui prend soin des malades, médecin », lui-même dérivé de therapeuein, « servir, être serviteur » et « soigner les malades ».
thérapeute | Dictionnaire de l’Académie française | 9e édition

Finalement le « thérapeute » prend soin des « divinités », donc pour parler plus simplement en langage contemporain : de ce qui est inestimable en l’autre.

6.4 Avantages et risques du besoin de sens

Nous aimons naturellement les explications. Notre intellect est animé par un élan de clarification des raisons et des causes. Cela nous pousse à nous poser des questions… et à trouver des réponses. Ce besoin de sens est une belle source de motivation pour faire de chacun nous un Être curieux et exigent. Mais parfois l’exigence cède la place à des explications dont la rationalité oublie de vérifier les fondements.

Une logique superficielle semble suffire, là où il conviendrait plus de lucidité… d’où tant de raisonnements surprenants qui ont jalonné l’histoire de la pensée humaine. Cela peut nous porter à rire des raisonnements de certains de nos lointains ancêtres… mais nous n’avons rien à leur envier à ce sujet ! Quand il n’est pas accompagné d’exigence subtile, le besoin de sens risque parfois de s’accommoder d’explications logiques, mais erronées quant à la source qui fonde l’explication. Avec ce besoin on est « prêt à tout » pourvu que cela ait du sens... même parfois en science !*

*Bruce Alexander, journaliste canadien, rapporte une expérience dont le protocole concernant l’addiction à la morphine a judicieusement été reparamétré. Les nouveaux chercheurs souhaitaient ainsi clarifier une « logique erronée », où ce « prêt à tout cognitif » arrivait à des explications fausses à partir d’une expérience pourtant rigoureuse  :

« Les chercheurs de l’Université Simon Fraser remarquant que le rat qui s’injecte la morphine est un rat en cage et un rat seul, ils imaginèrent un autre protocole : placer le rat dans un lieu plus vaste (200 fois), paysagé (adapté au goût d’un rat en liberté), avec autour de lui une quinzaine de congénères (vie sociale). Le fait expérimental montre que dans ce cas, le rat dédaigne majoritairement et significativement la solution de chlorydrate de morphine, même si on la sucre pour en améliorer la saveur (p.11-13).

De ce fait l’assuétude à la drogue semble plus produite par l’environnement (manque d’espace ou de lieu paysagé) et le « climat social » (seul, sans congénères), que par la molécule. La frustration semble plus être à l’origine du besoin que la molécule elle-même : dans l’expérience, des rats placés en cage ont commencé à consommer de l’héroïne, puis une fois placés dans le « Rat Park », ils n’en prennent plus (p.12). »

K. Alexander, Bruce -The myth of Drug addiction – Juin 2001
Rat Park - Wikipedia

La démonstration de l’addiction du rat dans sa petite cage est un bel exemple de démonstration erronée, pourtant étayé par une expérience « scientifique » concluante, mais où l’on a omis des facteurs environnementaux essentiels.

 C’est ainsi qu’un psychiatre pourrait proposer avec humour à ses étudiants qu’il y a trois sortes de psychopathologies : « les névroses », « les psychoses » et « les stacoses ». Il les laisserait réfléchir un peu… et il poursuivrait par : « Oui… les ’’stacoses’’ c’est à chaque fois que nous disons : ’’c’est à cause de l’enfance, c’est à cause de la mère, c’est à cause du travail, c’est à cause du trauma’’ … ». Il tenterait ainsi de montrer que certains raccourcis peuvent être dangereux, et qu’une fausse rationalité peut conduire à des croyances piégeuses (exemple entendu lors d’une conférence à un colloque).

Même un scientifique (qui serait faussement cartésien) pourrait se sentir à l’abri de telles errances en choisissant de « croire en rien » ! Sans s’apercevoir que « croire en rien » est aussi une croyance ! Il s’agit plutôt de « ne pas croire du tout » ni en quelque chose, ni en rien… mais de rester ouvert au champ des possibles (et non au chant des sirènes cognitives »). Il ne garderait alors que ce qui peut être démontré. Pour le reste, ainsi que le proposait notre ami René Descartes (1596-1650)* et avant lui, dans l’antiquité, Carnéade (- 214, - 129), il préserverait le doute, d’une part afin de s’assurer de sa propre existence (« je doute donc je suis »), et d’autre part afin de laisser ouvert le champ des recherches ultérieures et de prendre soin de son « bon sens naturel ».

*« … la diversité de nos opinions ne vient pas de ce que les uns sont plus raisonnables que les autres, mais seulement de ce que nous conduisons nos pensées par diverses voies et ne considérons pas les mêmes choses » (Descartes, Le discours de la méthode, 2000, p.29).

« Donnez-moi seulement votre attention ; je vous conduirai plus loin que vous ne pensez. Car à partir de ce doute universel, comme à partir d’un point fixe et immobile, je me suis proposé de faire dériver la connaissance de Dieu, de vous-même et de toutes les choses qui existent dans le monde » (Descartes, Recherche de la vérité par la lumière naturelle, 1999, p.890)

« […] je sais que je suis et je le sais parce que je doute […] Je doute donc je suis » (ibid., p.897-898)
Faisant parler Eudoxe répondant à Polyandre* : « Donc vous êtes, et vous savez que vous êtes, et cela vous le savez par ce que vous doutez » (ibid., p.892).

*Dans cet ouvrage René Descartes met en scène Eudoxe (Le sage, libre des enseignements), Epistémon (le savant, le lettré) et Polyandre (homme simple, de peu de savoir, mais riche de bon sens, riche de la lumière naturelle de l’esprit). Descartes y montre ardemment comment le savoir peut éloigner du bon sens.

Ainsi il est clair que la sagesse ne s’arrête pas au savoir, et que ce besoin de sens peut même se retrouver encombré par trop de savoir !

6.5 Subtilités du besoin de transcendance

De tout temps, l’humanité a manifesté un besoin de transcendance, c’est-à-dire de quelque chose qui est « au-delà du savoir ». Cela s’est exprimé avec de multiples croyances qui se sont plus ou moins mêlées à son besoin de sens, à ses quêtes d’explications, quand celles-ci dépassaient ses capacités.

Mais ces deux besoins (sens et transcendance) sont de natures différentes. L’un tente d’expliquer, l’autre est animé par des intuitions : intuitions de quelque chose de plus subtil, qui nous dépasse, qui est d’une autre nature. Ce besoin de transcendance conduit à envisager une autre dimension, un monde « au-delà du monde », une sorte « d’à côté du monde ». Le philosophe Michel Onfray (entre autres) parle à ce sujet « d’arrière-monde » (curieux qu’il le place « en arrière »). Il le fait avec un peu de distance, car il se positionne avec une vision plus matérialiste des phénomènes. Il manifeste même un peu de dérision pour ce besoin de transcendance. Il apprécie particulièrement Leucippe, Démocrite, Epicure, (philosophes grecs remarquables) qui envisageaient dès l’antiquité une explication matérialiste par les atomes. Mais il faudrait mentionner qu’ils pensaient à « des atomes de nature subtile » pour ce qui touche à l’esprit ou à l’âme… ce qui revient quasiment au même finalement.

Depuis la nuit des temps, l’Humain dans toutes les cultures, envisage des esprits, un espace au-delà de la mort, des mondes parallèles. Entremêlant son besoin de sens (pour expliquer) et son besoin de transcendance (comme souffle de ses intuitions), il aboutit à de nombreuses croyances ou religions. Celles-ci vinrent nourrir son besoin de spiritualité, souvent avec des envolées pleines de générosité. Hélas, parfois (ou souvent) elles furent récupérées par des instances de pouvoir… alors ces envolées perdirent « un peu » de leur grâce.

Pour utiliser des mots hors du champs des croyances, on pourrait dire que se sont ainsi côtoyés le subtil et le rationnel. L’Humain semble ne pas pouvoir se passer de ce subtil sans risquer de s’assécher le cœur.

Bien-sûr, un matérialiste peut aussi être profondément humaniste (Pierre Kropotkin [L’entraide], Karl Marx [Manuscrit de 1844], André Comte-Sponville [Petit traité des grandes vertus]). Ces humanistes prudents quant à la transcendance, envisageaient de se passer de « Dieu », tout en ayant de grandes valeurs à propos du vivant. Mais là aussi (comme pour les religions) quand le pouvoir s’empara de leurs idées, la grâce perdit beaucoup de son éclat !

Notons que l’intuition de « transcendance » ne consiste pas en la croyance en un Dieu, mais juste en la sensation d’une autre dimension, d’une sorte « d’autre chose », au-delà de ce qu’on sait penser.

Que de contorsions de l’Homme pour préserver son humanité naturelle, ses intuitions spirituelles, son besoin de sens, son besoin de reconnaissance... sans oublier aussi son besoin de liberté, plutôt nommé « besoin d’autonomie ». Le besoin d’autonomie explique (au moins en partie) la distance prise avec le « subtil »… car celui-ci risque d’aliéner la liberté des individus, surtout si le pouvoir s’en empare pour les assujettir. Il semblerait que nous soyons animés par tous ces besoins qui tentent de s’équilibrer pour soutenir au mieux la profondeur de notre Vie !

6.6 Incontournable besoin d’autonomie

Auto-nomos, c’est vivre selon ses propres règles (nomos = règle). Bien-sûr une telle chose ne se peut socialement qu’avec beaucoup de conscience. Le philosophe anglais John Stuart Mill nous rappelle aussi que quand les besoins supérieurs ne sont pas nourris, nous risquons d’en perdre notre nature profonde :

« L’aptitude à éprouver des sentiments nobles est, chez la plupart des hommes, une plante très fragile qui meurt facilement, non seulement sous l’action de forces ennemies, mais aussi par simple manque d’aliments ; […] » (Mill, 1988, p.55).

« Les hommes perdent leurs aspirations supérieures comme ils perdent leurs goûts intellectuels, parce qu’ils n’ont pas le temps ou l’occasion de les satisfaire ; et ils s’adonnent aux plaisirs inférieurs, non parce qu’ils les préfèrent délibérément, mais parce que ces plaisirs sont les seuls qui leur soient accessibles, ou les seuls dont ils soient capables de jouir un peu plus longtemps » (ibid.).

Nous avons vu qu’il ne parla pas « d’attitude positive », mais évoqua plutôt la notion d’« utilité » : est utile selon lui ce qui contribue au bonheur… pas seulement de soi-même, mais aussi du plus grand nombre :

« […] car cet idéal n’est pas le plus grand bonheur de l’agent lui-même, mais la plus grande somme de bonheur totalisé ». (ibid.)

« Une existence telle qu’on vient de la décrire pourrait être assurée dans la plus large mesure possible, à tous les hommes ; et point seulement à eux, mais autant que la nature des choses le comporte, à tous les êtres sentants de la création ». (ibid., p.58).

Rutger Bregman, historien et journaliste contemporain, nous rappelle ce propos d’Anton Tchekhov :

« L’Être humain deviendra meilleur lorsque vous lui aurez montré qui il est. » (Bregman, 2020, p.9).

Il semble que notre nature profonde, si on lui laisse l’opportunité de s’exprimer, offre bien plus de ressources qu’on ne le croit. Pour cela l’autonomie est nécessaire.

Il relate même de longues études économiques à propos d’un revenu universel (somme d’argent attribuée gratuitement à chaque membre d’une population). Les résultats sont vraiment contre-intuitifs :

« Quand les pauvres reçoivent de l’argent gratuitement, ils ont tendance à travailler davantage » (Bregman, 2017,p.47).

« […] baisse de 8,5% du nombre d’hospitalisations [..] les violences conjugales avaient également diminué, de même que les pathologies psychiques […] le nombre d’heures travaillées avait à peine baissé (ibid., p.53-55).

« Mais en réalité, tout indique que la majorité des gens souhaitent travailler, qu’ils en aient besoin ou non. Le fait de ne pas avoir de travail nous rend profondément malheureux. » (ibid. p.64).

Cela fut expérimenté par le gouvernement provincial Canadien du Manitoba dans les années 70. L’économiste Evelyne Forget en analysa les résultats bien plus tard. Il en résulta, étonnamment, des données chiffrées indiquant une augmentation des diplômes (plus de personnes se forment), une baisse des coûts sociaux (maladies, addiction, délinquance diminuent), ainsi que moins d’oisiveté car plus de monde aime travailler. En psychologie positive cela s’appelle « le besoin de compétences » : besoin de mettre en œuvre quelque chose qu’on sait faire.

Philippe Davezies, enseignant en médecine du travail à l’Université de Lyon (chercheur associé au laboratoire de psychologie du travail du CNAM) nous donne quelques éléments indiquant ce qui fait que l’homme aime le travail :

« Il n'y a de travail qu'humain. La machine est capable d'exécution. L'homme seul travaille, et jamais comme une machine. Travailler impose de sortir de l'exécution pure et simple. Il n'y a pas de travail d'exécution. Il ne suffit jamais de faire comme on a dit. Il ne suffit pas d'appliquer les consignes. Il ne suffit pas de mobiliser l'intelligence théorique. Il faut interpréter, improviser, ruser, tricher... il faut faire appel à l'intelligence pratique, à l'intelligence de l'action. » 
(Extrait de "Éducation permanente n°116/1993-3 page 37")

Finalement, le système global y réalise des économies substantielles en termes de répression, d’aides sociales et de frais de santé… il s’agit même de telles économies que cela coûte moins cher qu’un système sans revenu universel. Un tel résultat n’avait rien d’intuitif !

Le besoin d’autonomie est le besoin de pouvoir décider par soi-même, libre des contraintes et des pressions extérieures. Avoir l’air de ce qui est attendu par autrui du fait de notre besoin d’appartenance risque de nous en éloigner. Une thérapie ne peut envisager de mettre la moindre pression à ce sujet. Elle devrait justement permettre au patient d’être de plus en plus qui il est, ainsi que nous le rappelle le Dr en psychologie Abraham Maslow :

« Toute croyance qui incite les hommes à se méfier d’eux-mêmes et des autres sans nécessité et à douter sans fondement des possibilités humaines, doit être considérée partiellement responsable des guerres, des rivalités entre les races et des massacres perpétrés au nom de la religion » (Maslow 2008, p.107).

« Nous espérons vraiment, bien entendu, que le conseiller sera celui qui pourra favoriser l’accomplissement des individus plutôt que celui qui aidera à guérir d’une maladie » (Maslow, 2006, p.72-73).

Mais pour accéder à l’autonomie, il s’agit de se sevrer de ce qui, extérieurement, nous sert à compenser. En effet, ce sevrage est quasi impossible tant que nos besoins ontiques (existentiels) ne sont pas nourris : besoin « de reconnaissance, d’amour, de considération » capable de réveiller notre « dimension inestimable », à ne pas confondre avec le « besoin d’estime » qui, lui, ne concerne que la valeur des apparences (estimer : mesurer la valeur).

Cela concerne aussi notre « besoin de transcendance » (le subtil sans assujettissement).

Comme le souligne si bien Abraham Maslow, au cours d’une thérapie, le praticien est censé favoriser cette émergence, et toute attitude qui engendrerait de la dépendance risque fortement de nuire à cet aboutissement.

« Je pense que la principale raison pour laquelle les théories hédonistes* de valeurs et de l’éthique ont échoué au cours de l’histoire est que les philosophes ont enfermé les plaisirs motivés par la pathologie avec ceux qui le sont par la bonne santé » (Maslow, 2006, p.27). 
*[Hédonisme : philosophie du plaisir] Ainsi, ne pas confondre ces compensations avec les vraies sources de bonheur.

 « D’ailleurs d’autres impressions, plus vagues encore, me dictent que la communication facilitée par l’usage de la langue ontique s’accompagne d’une grande intimité avec l’interlocuteur, du sentiment de partager des loyautés communes, d’œuvrer pour un même objectif, d’être en ˝sympathie˝, de ressentir comme un lien de parenté avec lui, d’en être en quelque sorte coresponsable » (ibid., p.273).

Paradoxalement, loin de créer la moindre aliénation, une telle intimité existentielle incite à l’autonomie et non à la dépendance.

Le besoin d’appartenance conduit à se soumettre à la volonté du groupe pour pouvoir y entrer (suivi du besoin d’estime conduisant à tenter d’y être le meilleur), mais le besoin de proximité sociale, lui, invite à oser être soi-même parmi les autres et à les considérer aussi de façon existentielle (ontique). Ce que John Stuart Mill a si bien exposé !

Pour favoriser l’autonomie, la citation d’Anton Tchekhov mérite une place d’honneur dans notre mémoire (je ne résiste pas au plaisir de la renouveler) :

« L’Être humain deviendra meilleur lorsque vous lui aurez montré qui il est. » (Bregman, 2020, p.9).

Le praticien aura lui-même avantage à être libre des dogmes, des théories, des pensées préfabriquées en matière de psychologie. Alors, quand il accompagnera la Vie, il tendra à ne dépendre d’aucune théorie (tout en les respectant, sans omettre leurs qualités). Sa propre autonomie sera alors source de celle de son patient.  

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7    Durée globale de la thérapie

Résumons, avec quelques rappels précis, les points clés jouant sur la durée de la thérapie.

7.1 Concernant une manifestation donnée

Quand une personne vient voir un psychopraticien, c’est généralement parce qu’une manifestation perturbe sa vie :

-Un mal être existentiel (dépression, démotivation, procrastination, mal-être inexplicable…) ;

-Une phobie (peur du vide, de la foule, des espaces clos…), une addiction (alcool, drogue, jeux, sexe…) ;

-Un comportement (anorexie, hyperphagie, automutilation, pulsions, colères, violences…) ;

-Des expériences hors du commun, indicibles (parfois non pensables…) ;

-Une somatique d’origine psychique (ou supposée comme telle) ;

-Des difficultés avec autrui (communication, timidité, personnalité…), etc.

Ces manifestations peuvent survenir à la suite d’un trauma majeur (conflit, deuil, maladie physique, accident…), ou à la suite d’une situation qui a duré dans le temps et a progressivement altéré la personne en profondeur (ambiance professionnelle, familiale ou conjugale), ou seulement à partir de situations anodines (mais ayant réveillé d’anciennes blessures profondes), ou même en dehors de toute raison identifiable (parfois juste un impérieux besoin de déploiement, de devenir davantage qui l’on est…), parfois même aussi une délicieuse expérience hors du commun…, délicieuse mais indicible et même non pensable !

Concernant une manifestation précise, la thérapie peut être courte et se dérouler en deux étapes majeures :

1/ Accéder à la source de cette manifestation (qu’elle soit biographique, transgénérationnelle ou transpersonnelle).

2/ Prendre soin de cette zone source une fois identifiée (réhabilitation existentielle et validation de l’éprouvé, dans sa nature et dans sa dimension).

La brièveté du parcours dépend du fait que le praticien soit à l’aise dans le guidage non directif, et qu’il ait une capacité d’émerveillement suffisante* pour que les « portes de la psyché » s’ouvrent naturellement et spontanément.

*Voir la publication de février 2017 « Réjouissance thérapeutique »

Cela suppose aussi qu’une fois arrivé à destination il opte pour la reconnaissance, la rencontre, la validation, la réhabilitation et la réintégration, plutôt que pour des techniques d’apaisement, d’élimination ou d’effacement.

*Voir la publication d’octobre 2014 « Reconnaissance »

Il saura aussi respecter chaque hésitation de celui qu’il accompagne* (comme étant l’indication d’un meilleur chemin à emprunter). Le parcours se fera avec plus ou moins de détours, mais sera souvent assez rapide : quelques séances (deux ou trois), parfois une seule.

*Voir la publication de mars 2023 « Quand le patient ne peut pas »

Si vous lisez le texte de mars 2023 (lien ci-dessus), vous y trouverez aussi de nombreuses tournures de phrases préférables pour fluidifier l’échange (elles ne compensent pas la posture, mais elles contribuent aussi grandement à la fluidité).

Bien évidemment, cela concerne « une manifestation » et « une source de celle-ci ». A cet endroit de la psyché, quand c’est fait, il n’y a pas à y revenir (sauf pour en goûter la grâce). Ce n’est pas en triturant cet endroit plus longuement qu’on améliorera le résultat, au contraire. Comme nous l’avons vu, le psychanalyste Sándor Ferenczi avait bien identifié cela : ne pas susciter de nouvelles recrudescences, ne pas réveiller les vécus douloureux en ressassant les événements, à la suite du clivage de la psyché engendré par un trauma (Nathalie Zajde, 2012, p.180 à 183).

Bien-sûr, il peut y avoir ultérieurement de nouvelles manifestations (autres symptômes) concernant d’autres zones de la psyché. Même s’il y a souvent une zone prépondérante, il n’y a jamais qu’un endroit à considérer ! Toutefois, il peut arriver qu’un symptôme identique conduise à différentes zones sources (la même porte ouvre sur d’autres zones de soi qui attendent aussi d’être rencontrées). Cela peut augmenter le nombre de séances nécessaires.

7.2 Nouvelles émergences vs déplacements

Commençons par distinguer d’une part une « nouvelle émergence » (nouveau symptôme, nouvelle source à rencontrer) et d’autre part le « déplacement de l’expression d’une même chose ». Dans ce second cas, le symptôme ayant été malencontreusement étouffé, il ressort d’une autre manière : il arrive très souvent qu’en gérant le symptôme par sa suppression (fausse « guérison »), la psyché trouve une autre voie d’expression (heureusement !). Ce n’est pas une nouvelle zone de la psyché, mais la même qui tente d’être enfin reconnue, espérant qu’on ne lui coupe plus son signal. Si cela arrive, et se répète, cela peut produire une thérapie exagérément longue dans la durée (de symptôme en symptôme), et sans résultat satisfaisant.

Quand il s’agit d’une nouvelle émergence (et non d’un déplacement), la thérapie aboutit souvent en quelques séances (parfois une seule), avec un résultat parfaitement identifiable (apaisement durable, disparition du symptôme initial).

Encore une fois, il est à noter que le symptôme disparaît parce qu’il a cessé d’être nécessaire et non parce qu’il a été « vaincu ». Son utilité était de permettre une rencontre de Soi avec cette zone existentielle mise à l’écart à la suite d’un trauma… en vue de restaurer la complétude de Soi.

Quand il n’y a pas de déplacements, d’autres émergences peuvent ainsi survenir bien plus tard (des mois ou des années après). Ce sont alors des zones de la psyché différentes. Ces nouvelles émergences seront abordées à chaque fois comme décrit ci-dessus, souvent en peu de séances, parfois une seule. Il ne s’agit pas de récidive. Même s’il y en a tout au long de la vie, cela ne justifie pas pour autant d’être toujours en thérapie (nécessité de l’autonomie) ! Notons qu’il arrive aussi qu’une même zone de la psyché soit abordée longtemps après avec plus de profondeur, plus de conscience. Il s’agit alors juste d’un cheminement en maturation et non d’une récidive. Das ces cas il y aura peu de séances pour chaque situation.

Le besoin de séances ne concerne pas que des émergences symptomatiques. Une séance en maïeusthésie est (en principe) un grand moment de communication avec soi-même, mais aussi un grand moment de reconnaissance de qui l’on est dans sa nature profonde. C’est aussi cela qu’apporte le praticien. Comme nous l’avons vu, une telle situation n’est pas courante dans le quotidien, et il peut en découler que le patient ait besoin de séances, plus pour cela que pour une thérapie proprement dite. En fait il s’agit aussi d’une forme de thérapie, car nous avons aussi besoin de vraie communication et de reconnaissance existentielle. Cela peut alors augmenter le nombre de séances.

La vigilance du praticien sera toutefois particulièrement aiguisée par rapport à l’autonomie : le besoin de communication est tel qu’il pourrait s’installer une dépendance… ainsi que nous l’avons vu, le patient pourrait même involontairement garder son symptôme juste pour avoir une raison de revenir. Il sera alors nécessaire de clarifier que le besoin de communication est une raison suffisante.

7.3 Coaching et moments didactiques

Parfois, les séances pourront inclure des moments de coaching par rapport à la communication. Nous avons culturellement si peu appris à ce sujet que nombre de nos comportements sont contreproductifs : par exemple « expliquer avant d’avoir écouté et validé », « questionner sans valider les réponses », « avoir plus d’attention sur les informations que sur les interlocuteurs »… etc. En pareils cas, il pourra y avoir des séquences de coaching (apprentissage de la communication), mais aussi des séquences purement didactiques (explicatives) où de nouvelles données seront apportées. Cela peut se passer au cours d’une même séance, à la demande de celui qui consulte.

Toutefois, le praticien veillera à de ne pas entamer du coaching ou des explications si des zones de la psyché attendent d’être rencontrées. Cela reviendrait à tenter de faire taire des symptômes, à produire des astuces sources de déplacements, et à allonger la thérapie sans résultats signifiants (avec désolation de ne pas y arriver, de mise en échec). Les zones de la psyché qui appellent l’attention en vue de soin seront toujours considérées avant ces moments de coaching ou ces moments didactiques. Elles sont prioritaires.

7.4 Le temps de l’intégration

Après une séance qui a abouti, même si ce qui a été accompli est parfaitement réalisé, il arrive que celui qui l’a reçue ait à trouver ses marques dans un monde intérieur nouveau, dont les repères ne sont plus les mêmes.

Il peut rester quelques maturations en suspens. Par exemple dans le cas du deuil, l’assurance de ne pas oublier l’Être défunt libère immédiatement d’un aspect de la douleur et comble ontiquement quelque chose de majeur en Soi. Mais concernant le fait d’apprendre à vivre sans la présence physique de l’autre demande plus de temps.

Dans d’autres cas, vivre sans son symptôme qui a été là parfois pendant des d’années, peut aussi représenter un apprentissage déroutant. 

Vivre avec son corps retrouvé peut nécessiter du temps : qu’il s’agisse d’un accident, d’une intervention chirurgicale (ablation ou amputation), d’une violence sexuelle subie. Revenir en amitié, pour ne pas dire en connivence et même en amour, avec ce corps meurtri et lui offrir d’être considéré, d’être ontiquement rencontré, cela ne se fait généralement pas dans le cadre d’une seule séance (mais parfois oui).  

Face à une nouvelle structure existentielle, cette nouvelle « géométrie » de la Vie, dans de nouveaux repères, peut avoir besoin d’être apprivoisée. Cela peut demander du temps.

Pourtant il arrive aussi que tout cela se fasse instantanément. Par exemple cette femme qui en une séance fut libérée de son énorme phobie de l’eau.  Elle se retrouva quelques jours après en présence d’eau.  Un proche lui dit étonné : « Tu es près de l’eau, là !? » et elle lui répondit d’un air tout aussi étonné « Et alors ? ». Pourtant, avant la séance elle éprouvait sa phobie même en traversant un pont au-dessus d’une rivière ou en garant sa voiture sur un port.

Quand il y a besoin d’apprivoiser cette nouvelle configuration de l’existence, cela peut se faire spontanément. Par exemple aussi ce monsieur après un séance sur le deuil de son fil où, rentrant chez lui, il range la chambre de celui-ci dans laquelle pourtant il ne rentrait plus depuis longtemps. Evidemment, Il peut arriver aussi que cela soit plus long, beaucoup plus long. Ainsi, la thérapie est brève, mais elle peut nécessiter de se prolonger et que cela fasse sens.

Le tout est d’identifier pourquoi. Voir un thérapeute pendant des années sans progression doit interroger (est-ce la bonne personne ? est-ce la bonne approche pour soi ?). Les résultats peuvent être rapides, mais aussi parfois, après ce résultat, nécessiter une suite pour accompagner le déploiement du patient dans cette nouvelle configuration de la Vie. Le praticien prendra soin de toujours viser l’autonomie et la confiance en les personnes qu’il accompagne.

7.5 Rythme des rendez-vous

7.5.1    Liberté avant tout : un rendez-vous n’en implique pas un autre

Avec la maïeusthésie, nous préférons que les séances se fassent à la demande, quand celui qui les reçoit le juge nécessaire. Même s’il n’en faut que deux ou trois, à la fin d’une séance, cela n’implique pas la suivante (sauf dans de rares situations particulières le nécessitant). Après une séance, la vie qui se poursuit modifie naturellement beaucoup de choses, et la suivante ne peut être raisonnablement « programmée ». La suivante peut avoir lieu des semaines ou des mois plus tard quand la nécessité émerge naturellement.

7.5.2    Liberté de sécuriser le futur également

La thérapie se fait donc au rythme des besoins. Pourtant, la notion de liberté va encore un peu plus loin. Ainsi que nous l’avons vu, certains patients n’ayant pas pris le rendez-vous suivant se sentent « un peu perdus », « comme abandonnés ». Ils auront donc aussi la liberté de fixer un autre rendez-vous à l’avance si cela est plus juste pour eux, ainsi que de l’annuler s’il ne leur semble plus nécessaire au moment venu (pourvu qu’ils l’annulent assez tôt, par respect pour le praticien).

7.6 Importantes nuances à propos du transfert

En thérapie courte, le transfert ne joue pas en termes d’attachement. Mais il peut jouer en termes de reviviscences. Ces phénomènes peuvent être de différentes natures et méritent bien des précisions.

La posture du praticien, sa personnalité, peuvent être involontairement source de tels transferts où se rejouent des situations antérieures vécues par le patient, qui attribue à son praticien une autre identité (souvent celle d’un parent). Cela est plus ou moins incontournable en thérapies longues, où c’est même un précieux moyen pour le praticien, permettant d’identifier ce qui se joue dans la vie de celui qu’il accompagne. En cas de thérapies courtes, un tel phénomène se produit rarement. S’il se produit tout de même, il devra être aussi considéré.

Que la thérapie soit longue ou courte, il y a aussi une dimension subtile du transfert qui doit être connue par celui qui accompagne : il arrive que le praticien éprouve l’émotion que ressent le patient (même si ce dernier n’est pas conscient de sa propre émotion). Quand le praticien « ressent » en lui une telle émotion, il est habituel de parler de « contretransfert ». Pourtant, bien des nuances sont ici à préciser.

Ce ressenti qu’il éprouve n’est pas censé produire chez lui une réaction, mais une interpellation sur ce qui se joue chez le patient. Cela est très utile pour proposer des questions pertinentes au patient. Dans tous les cas, le praticien ne doit jamais proposer d’affirmations à ce sujet, car il se peut aussi que l’émotion soit seulement la sienne. Il ne ferait alors qu’une projection sur son patient de quelque chose qui ne le concerne pas. C’est donc à la fois très utile, mais aussi très « piégeux » chez un praticien peu expérimenté.

Quand il se produit une telle subtilité, plutôt que de parler de « contretransfert », on parlera quelques fois ici « d’empathie somato-psychique », de « résonance émotionnelle » ou de « résonance intersubjective ». On parlera aussi de « contretransfert complémentaire », ou de « contretransfert concordant »... en fait le phénomène n’est pas aisé à nommer.

En ce cas il s’agit plus de la sensibilité thérapeutique du praticien que de sa réaction à l’émotion du patient. J’avoue que de désigner cette sensibilité exceptionnelle du praticien « contretransfert » ne me convient pas vraiment et risque de dénoter une compréhension insuffisante du phénomène. « Résonance émotionnelle » ou « résonance intersubjective » semblent mieux appropriés*.

*Phénomène que décrit Carl Rogers sans pour autant parler de transfert : « J’ai l’impression, que mon esprit est entré en contact avec celui de l’autre, que notre relation se dépasse elle-même et s’intègre dans quelque chose qui la transcende et qu’adviennent alors, dans toute leur profondeur, l’épanouissement, le salut et l’énergie » (Rogers, 2001, p.168-169).

En effet, c’est comme si le praticien « entendait l’émotion du patient en l’éprouvant » grâce à une sorte « d’oreille du cœur », par résonance. Peut-être grâce à ce que les neurologues ont identifié et nommé « neurones en fuseau ». Ceux-ci entrent en résonance émotionnelle quasi instantanée entre deux personnes.

En maïeusthésie, c’est surtout à cet endroit que se situent les enjeux. Si un tel phénomène y est identifié, ce sera dans le but de « rencontrer » celui qu’était le patient et de lui apporter cette vitale reconnaissance, plutôt que de tenter de « résoudre » ce transfert ou « d’y trouver une voie de dégagement ». Il s’agira pour le praticien d’« être touché par celui qu’était le patient, et aussi que le patient puisse lui-même être touché par celui qu’il était ! Ce sera l’occasion de « rencontrer » cet autre (souvent l’enfant qu’il était ou un parent*) impliqué dans la situation passée, et d’accéder aussi à ses propres enjeux, de lui accorder une reconnaissance, etc. Cela est généralement difficile pour le patient, autant que pour celui qu’il était, de rencontrer celui qu’était son parent. Alors le praticien les invite souvent à accomplir cela en se mettant en équipe : lui et celui qu’il était en face de cet « autre ».

*Souvent un parent, mais ce peut être tout autre interlocuteur en intergénérationnel (aïeux) ou en transpersonnel (autres zones de l’humanité, de la vie ou de la nature). Le praticien est censé être libre de toutes croyances à ce sujet.

***

Au-delà de toutes ces nuances, il se trouve un aspect essentiel, encore plus subtil : il se produit le même éprouvé chez le patient et chez celui qu’il était ou celui qu’il vient de retrouver. Par exemple quand le patient met son attention sur celui qu’il était, et qu’il ne voit rien… s’il se peut qu’il n’y ait rien à voir, il se peut aussi que la souffrance de celui qu’il était soit justement de ne rien voir. En ce cas, son ressenti actuel est une opportunité de validation de l’éprouvé de celui qu’il était. Ainsi, il se produit le même phénomène de « résonance émotionnelle » entre le patient et celui qu’il était (ou cet Être retrouvé), qu’entre le praticien et le patient.

***

Si la thérapie dure longtemps, la notion d’attachement avec le praticien se retrouvant comme « substitut parental » peut émerger. Mais ne nous y trompons pas, il s’agira souvent plutôt d’un simple besoin de reconnaissance éprouvé par tout Être tout au long de sa vie (sans qu’une réminiscence du passé ne soit en jeu). L’interpréter ici comme la réminiscence d’une situation parentale serait alors mal venu et discréditant*. Comme le patient trouve cette reconnaissance dans les séances, il est naturel qu’il en veuille encore et encore, sans qu’il s’agisse de « transfert attachement » pour autant**.

* Cela risque même de faire manquer la rencontre du parent, et de comprendre en quoi il fut pour lui si difficile d’accorder de l’attention. Le patient a inconsciemment besoin que son parent existe. Il peut accomplir cela en faisant équipe avec celui qu’il était. Rencontrer ensemble l’Être qu’était son parent en validation existentielle, sans pour autant minimiser ce qu’il a fait ou ce qu’il n’a pas fait, mais accéder au sens intime de ces phénomènes.

Ainsi que le propose John Bowlby « […] nous pouvons attirer son attention [celle du patient] sur les difficultés émotionnelles et les expériences malheureuses que ceux-ci [ses parents] ont probablement vécues et l’inviter ainsi à l’empathie. » (Bowlby,2021, p.266).

**Concernant l’attachement, je rappelle que vous pouvez lire la publication de décembre 2025 « Amour et attachement »

7.7 Toute une Vie, jusqu’au bout, en autonomie

La vie toute entière invite à de multiples intégrations au fur et à mesure que la maturité suscite de nouvelles subtilités (chaque étape de l’existence comporte son lot de prises de conscience, jusqu’au dernier souffle). Nous trouverons de nouvelles zones à déployer, ainsi que des zones oubliées dans la psyché pour lesquelles le moment est venu de trouver leur juste place, mais aussi de nouvelles zones de tourment, survenues à l’occasion de traumas ultérieurs, où un accompagnement sera bienvenu.

Toute la vie durant, nous sommes en déploiement (révélation de qui l’on est) et « nos ailes » peinent parfois à s’ouvrir. Il y aura donc toute la vie des raisons de venir en thérapie. Pourtant, le besoin d’autonomie devra être pris en compte, car nous devrions accomplir certaines choses par nous-même.

Alors quelques séances de temps en temps peuvent largement suffire (deux ou trois tous les 7 ans !?), et parfois aucune séance car c’est juste une histoire intime au cœur de Soi. Le praticien est censé encourager cela.

7.8 Sénèque et la durée de la Vie

Selon Sénèque, au début de notre ère (-4 à +65), la vie n’est pas longue du fait de sa durée, mais du fait qu’on n’en a rien retranché. La sagesse serait donc dans la complétude :

« C’est le propre d’un grand homme, crois-moi, et qui s’élève au-dessus des erreurs humaines, que de ne rien laisser soustraire de son temps. Sa vie est très longue, parce que tout le temps qu’elle dure, elle est tout entière à sa disposition. » (VII-5 ; 2005 p.112).

Être en proximité des hommes de toutes les époques, au-delà des limites temporelles, dans un enrichissement mutuel et permanent :

« Seuls sont hommes de loisir ceux qui consacrent leur temps à la sagesse […] ils ajoutent la totalité du temps à la leur. Toutes les années antérieures à eux leurs sont acquises […] Aucun siècle nous est interdit » (XIV-1 ; ibid., p.127).

« Nous pouvons discuter avec Socrates, douter avec Carnéade, nous reposer avec Épicure […] la nature nous admet dans la communauté du temps tout entier. » (XIV-2 ; ibid., p.127)

En cas contraire, ne pas s’accomplir laisse un sentiment de vide, avec une perpétuelle tentative de masquer ce vide par des compensations.

« Tu ne saurais mettre au nombre des oisifs* ceux qui passent leur vie au jeu d’échec, à la paume, ou à se faire cuire au soleil. Ils ne sont pas libres, ceux dont les plaisirs coûtent tant de soins » (XIII - 2025, p.124).

*Pour Sénèque, le « oisif » est celui qui s’occupe de sagesse

« Ils perdent leurs jours dans l’attente de la nuit, la nuit dans la crainte du jour. » (XVII-1 ; ibid., p.132) « Ils obtiennent laborieusement ce qu’ils veulent, gardent anxieusement ce qu’ils ont obtenu […] On ne cherche pas la fin des misères, mais on en change la nature. » (XVII-5 ; ibid., p.133).

Cela conduit à une fin de vie qui ne connait pas la noble sénescence, mais se retrouve en sénilité avec un esprit encore dans l’enfance :

 « Leur esprit est encore dans l’enfance quand la vieillesse les accable : sans préparation ni défense, voilà comment ils y parviennent » (IX-3, 2005, p.117).

« …leur vie est sans fruit, sans plaisir, sans aucun progrès pour l’âme » (XX-3 ; ibid., p.139)

Deux siècles plus tard un « collègue de Sénèque », le philosophe Plotin (205-270), complète le propos en ce sens : le Tout est en quête de complétude. Chaque élément y contient déjà potentiellement l’entièreté :

« Tout ce qui est multiplicité reste dans le besoin, aussi longtemps que, de multiplicité qu’il était, il n’est pas devenu un. » (traité 9, VI-9 [15] ; p.86)

 « Chaque partie est un tout et reste un tout sans que la totalité soit amoindrie. » (traité 8, IV-9 [10] ; 2003, p.49)

Sénèque fut sans doute un philosophe tellement lucide, qu’il aurait été en grande capacité d’accompagner la psyché (même à notre époque). Je l’ai déjà cité dans d’autres publications, mais l’évoquer de nouveau ici semble tellement approprié. Comme le dit si bien Abraham Maslow, il ne s’agit pas de guérir les patients d’une pathologie, mais de leur permettre de pleinement devenir qui ils sont. Pour cela l’autonomie doit être profondément respectée. Le rythme et le nombre des séances y seront pleinement adaptés aux besoins réels de celui qui vient consulter.

Il est donc difficile de répondre par l’absolu concernant la durée d’une thérapie ou concernant le nombre de séances nécessaires, ainsi que leurs durées. Cela méritait d’être exploré avec beaucoup de nuances. D’autant que certains patients auront besoin de temps pour apprivoiser leur vie sans le symptôme pour lequel ils consultaient. Il y aura donc un peu plus de séances pour accompagner cela aussi, car la rapidité de la thérapie peut être déroutante pour eux (vu au § 3.4).

Ici cette vingtaine de pages permettent d’en avoir une idée, sans pour autant prétendre y trouver des réponses complètes et définitives. Ni longue, ni courte, la thérapie doit être ce qu’elle a à être (mais qu’entend-on par long ou court ?). Il en ressort tout de même que la notion d’autonomie se doit d’être toujours considérée, et que de pouvoir consulter à la demande, au fur et à mesure des besoins, en toute liberté, semble une option intéressante quand la situation le permet.

Pourrions-nous prouver tout cela ? Peut-être, mais pour les amateurs de preuves et d’objectivation (légitimement souhaitées), nous nous heurtons à une difficulté mentionnée par le psychiatre Henry EY dans son manuel de psychiatrie :

« Si ces sciences s'en tiennent à l'observation objective, elles amassent des faits, mais ne peuvent presque jamais les relier les uns aux autres. » (Ey, 1989, p.47)

Une telle question ne peut être abordée qu’avec bienveillance, hors de tout dogmatisme et de tout absolu. Cette réflexion sera accompagnée de considération et de respect des thérapeutes entre eux, quelles que soient leurs approches. Ils seront surtout toujours préoccupés d’offrir le meilleur service possible à ceux qui viennent les consulter. En tout cas nous pouvons espérer qu’il en soit ainsi, du mieux que chacun le pourra. Ils se donneront continuellement la possibilité d’ajuster leur mise en œuvre.

 

Thierry TOURNEBISE

 

Remerciement à Maya Sureau, praticienne certifiée en maïeusthésie
qui a bénévolement corrigé ce document  et la plupart des autres publications
(ainsi que de nombreux autres praticiens occasionnels, parfois en double lecture)  

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Bibliographie

Bowlby, John
- Amour et rupture – Albin Michel, Poche Espaces libres, 2021

Bregman, Rutger
- Humanité – Une histoire optimiste – Et si nous étions plutôt bons » - Editions du Seuil, 2020.
- Utopie réaliste -
Editions du Seuil, 2017

Davezies, Philippe
- « Éducation permanente » n°116/1993-3

Ey, Henri
-Manuel de psychiatrie - Editions Masson 1989

Grof, Stanislav
-Nouvelles perspectives en psychiatrie, psychologie, psychothérapie – Editions Alphée, 2010
-Psychologie transpersonnelle - Editions du Rocher, J'ai lu 1996

Maslow Abraham
-Etre humain - Editions Eyrolles, 2006
-Devenir le meilleur de soi-même – Editions Eyrolles, 2008

Mill, John, Stuart
-L’utilitarisme – Editions Flammarion, Champs classiques, 1988

Plotin
-Traités – Editions GF Flammarion, 2003

Rogers, Carl Ransom  
-
L’approche centrée sur la personne. Anthologie de textes présentés par Howard Kirschenbaum et Valérie Land Henderson. Trad. de Henri-Georges Richon. Editions Randin S.A., Lausanne 2001.

Seligman et Peterson
-Traité de psychologie positive- Sous la direction de Charles MARTIN-KRUMM Cyril TARKINIO, Editions De Boeck 2011

Sénèque
-La brièveté de la vie – GF Flammarion 2005

Teilhard de Chardin, Pierre
-Le phénomène Humain- Editions du Seuil, 1955

Winnicott, Donald Woods
-Jeu et réalité – Folio Editions Gallimard, 1975

Zajde, Nathalie- Nathan, Tobie
-Psychothérapie démocratique – Editions Odile Jacob 2012  

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